Témoignage :
Nguyen Chi Thien
la fleur de l'enfer

Détenu pendant 31 ans dans les différentes prisons au Vietnam, M. Nguyen Chi Thien, né en 1933, n'a pour crime que d'avoir fait des poèmes critiquant les crimes du communisme au Vietnam. Son oeuvre, "La Fleur de l'Enfer", un recueil de 192 poèmes épiques écrits lors de sa détention dans les pires conditions, nous est parvenu grâce à une audace hors du commun de sa part. Libéré après 3 arrestations et 19 années d'emprisonnement, par un effort de mémoire surhumain, il a recopié ces poèmes sur papier. Le 14 Juillet 1979, pensant qu'il s'agissait d'une grande réception où plusieurs personnes seraient invitées, il a voulu s'introduire à l'intérieur de l'ambassade de France à Hanoi pour demander qu'on fasse sortir son oeuvre à l'étranger. Malheureusement l'ambassade était étroitement surveillée par la police de sécurité et il n'a pas pu réaliser son projet. Loin de s'avouer vaincu, il a réussi à entrer par surprise dans l'ambassade de Grande Bretagne, le 16 Juillet 1979, et après une poursuite et une lutte de corps à corps avec les agents vietnamiens, il parvint à rencontrer les diplomates britanniques et remettre son recueil de poèmes. A sa sortie, il a été immédiatement arrêté et reconduit en prison où il va passer encore 12 autres années.Depuis 1980, ses poèmes ont fait le tour du monde et l'opinion internationale n'a cessé d'intervenir en sa faveur. On lui a décerné trois prix littéraires et son nom figure plusieurs fois sur la liste des prisonniers de conscience par les organisations des droits de l'homme. Libéré en 1991 sous la pression internationale, il est mis sous résidence surveillée. Sous la pression des Etats Unis, le régime communiste vietnamien est obligé de le laisser partir le 1er Novembre 1995. Une semaine après, le 8 Novembre 1995, il est invité à se présenter devant les différentes commissions du Parlement américain pour apporter son témoignage. Nous ferons un plaisir de porter à la connaissance de nos lecteurs l'intégralité de son témoignage.

Monsieur le Président,

Honorables Membres de la Commission des Relations Internationales du Congrès

Je m'appelle Nguyen Chi Thien, auteur du recueil de poèmes intitulé Hoa dia Nguc (La Fleur de l'Enfer). Tout d'abord, je voudrais exprimer ma gratitude auprès des honorables membres du Comité des Relations Internationales du Congrès, spécialement ceux du Sous-Comité des Opérations Internationales et des Droits de l'Homme et du Sous-Comité pour l'Asie du Pacifique, d'avoir permis que je sois présent aujourd'hui pour parler de la question des droits de l'homme au Vietnam.

Comme les contraintes du temps ne me permettent pas une longue élaboration de la situation catastrophique des droits de l'homme dans mon pays, je me contenterais de résumer pour vous donner seulement un schéma le plus réaliste possible des violations grossières des droits de l'homme qui ont été commises depuis --au moins-- 1954, quand pour la première fois, les communistes prenaient le plein pouvoir sur la moitié Nord du Vietnam. Des dizaines de milliers de gens ont été exécutés durant la période de la "réforme agraire" (1953-1956); plusieurs dizaines de milliers des soi-disant propriétaires de terre ont été envoyés en prison ou en exile, et le nombre des propriétaires terriens qui périssaient en prison était plusieurs fois plus élevé que celui de ceux qui sont exécutés sur les places publiques suite aux dénonciations. Je voudrais préciser ici que les propriétaires terriens dont je parle ne répondaient pas aux mêmes normes que dans les autres pays. Au Vietnam, durant ces années, il vous suffisait de détenir la moitié d'un hectare pour être qualifié de propriétaire terrien. Et le pourcentage des propriétaires terriens par rapport à la population entière était fixé arbitrairement à 5 et 7 pour cent.

En 1961, Ho Chi Minh a signé de sa main un décret ordonnant la concentration et la rééducation de plusieurs centaines de milliers de ceux qui ont servi dans l'armée et le gouvernement de Bao Dai et de ceux qui sont mécontents avec le nouveau régime. Dans la foulée, les bonzes bouddhistes, les prêtres catholiques, les bourgeois et les intellectuels étaient envoyés dans les camps de travail. Ils étaient appelés prisonniers politiques quoique la plupart d'entre eux n'avaient jamais fait de la politique dans leur vie. Le nombre de délinquants arrêtés et détenus dans les mêmes camps était encore plus important. Presque tous n'ont jamais été jugés par un tribunal; la police de sécurité est toute-puissante pour décider de leur sort.

Des millions de gens ont été tués dans la guerre appelée de libération du Sud. Cette guerre n'est en réalité qu'une agression visant à imposer le communisme sur tout le pays et dans une deuxième étape, à toute l'Asie du Sud-Est. Après la chute du Sud Vietnam en 1975, des centaines de milliers ont été envoyés remplir les goulags vietnamiens. On n'avait pas besoin d'un bain de sang qui serait trop compromettant. Mais le résultat était tout autant. Sous le régime communiste, des centaines de milliers de gens ont péri de famine, de froid ou tout simplement dénué de tout au fin fond de la jungle. La vie et la mort sont aux mains du Parti Communiste Vietnamien (PCV).

Depuis la chute du système socialiste et l'évanouissement du paradis marxiste-léniniste, le gouvernement vietnamien devait réajuster par la politique du "doi moi" (rénovation) qui consiste en une ouverture économique, une libération de la culture de ses chaînes, et un certain nombre de réformes politiques mineures. Mais quelle réalité cachent ces mesures? Sur le plan économique, elles permettent à la population de s'adonner à des petits commerces, tandis que le pays ouvre la porte aux dollars de l'étranger. Grâce à ces billets verts, le Parti peut doubler, même tripler le salaire de l'armée, de la police de sécurité, leur donnant des maisons et des terres, pour les utiliser à des fins de répression contre la population, achetant leur fidélité absolue et les enjoignant à tirer sur les dissidents.

Au Vietnam à l'heure actuelle, l'argent devient le maître suprême, la corruption est partout, à tous les échelons. Un petit nombre s'enrichit rapidement, la plupart est constituée par les familles des membres de haut grade du PCV. L'écrasante majorité de la population vit toujours dans la misère.

Que dire de la libération de la culture de ses chaînes? La culture et l'art sont l'âme du peuple. De quel droit le PCV l'enchaîne-t-il ? En réalité, la libération de la culture de ses chaînes n'est qu'un desserrement provisoire de l'étau du contrôle gouvernemental pendant quelques années (1978-1991). Le PCV détient toujours le monopole des médias, des imprimeries et des organismes d'édition. Le patron d'un journal, le directeur d'une maison d'édition, d'une imprimerie doivent être les membres sûrs du Parti. Même muni de telles précautions, le PCV n'est pas tranquille, il lance toujours sa police de sécurité pour tout épier et contrôler. Le peuple n'a tout simplement aucun droit de parole dans la société, il ne lui est permis de lever la voix que pour chanter les louanges du PCV et de l'Oncle Ho.

Que dire de la réforme politique ? Elle n'a jamais existé ! L'Assemblée Nationale appartient au PCV, l'Union des Travailleurs (syndicat officiel) appartient au PCV, l'administration à tous les échelons appartient au PCV. Tout appartient au PCV. Bouddha et le Christ doivent aussi appartenir au PCV! Le Parti cherche tous les moyens pour contrôler les religions. Les prêtres et les bonzes qui réagissent vont tout droit à la prison. Photos et bustes de Ho Chi Minh trônent même dans les pagodes. Les officiers de police déguisés en bonzes sont innombrables. L'Eglise Catholique doit quémander au PCV l'approbation préalable avant de sacrer les évêques, ordonner les prêtres ou embaucher les professeurs pour enseigner dans ses séminaires. L'Eglise doit se contenter de ce qui est accordé par le PCV, et se trouve ainsi dans un perpétuel manque de tout.

Tout individu, qu'il soit membre du Parti ou non, osant faire allusion au pluralisme, au multipartisme, à la démocratie, la liberté, portant atteinte au Marxisme, à Ho, au PCV, est arrêté et mis en prison. C'est le cas de MM. Nguyen Dan Que, Doan Viet Hoat, Hoang Minh Chinh, Do Trung Hieu, Nguyen Ho, Nguyen Dinh Huy et de tant d'autres que je n'arrive pas à tous les énumérer.

M. Mc Namara en écrivant son récent ouvrage montre qu'il ne connaît rien du Vietnam et des Vietnamiens. Ce cerveau artificiel a en plus porter atteinte à la mémoire des Américains qui ont combattu, sacrifié leur vie pour la liberté et la démocratie du Vietnam et aussi des Etats-Unis d'Amérique. Il n'a pas compris que le Monde Libre a emporté la victoire totale lorsque le système socialiste dégringole, et que cette chute est en partie due aux vaillants combats livrés au Vietnam, en Corée, en Afghanistan, combats qui ont contribué à éroder la force du communisme et à exacerber ses points faibles. Nous déplorons le sacrifice en vies humaines et en argent des Etats-Unis; mais nous aimerons poser cette question : Existe-t-il une bonne action qui ne coûte rien? Si tel est le cas, le monde entier serait peuplé de bons Samaritains. L'Histoire a été témoin bien de pertes des petites batailles qui contribuent à la victoire finale d'une guerre. La guerre du Vietnam est la petite bataille et la victoire finale est la chute de l'empire socialiste. Lorsque ma santé me le permettra, j'écrirai un article analysant dans les détails les erreurs naïves de cet ex-ministre de la défense.

J'ai vécu plus de 40 ans au coeur du communisme. Je comprend parfaitement qu'il n'existe aucune pression internationale capable de forcer les dirigeants du Vietnam actuel à accepter le pluralisme, le multipartisme, la démocratie et la liberté. Car cela équivaut à un abandon du pouvoir monolithique, de tous les intérêts et profits illégaux. Ces valeurs ne peuvent être instituées qu'une fois le Parti miné par les luttes intestines et se désintègre de lui-même. Actuellement, les luttes internes sont en progression au sein du PCV.

Mais, dans l'immédiat, je pense que les Etas-Unis d'Amérique et le monde peuvent user de leur influence sur Hanoi afin de sauver les prisonniers de conscience toujours martyrisés dans ses prisons de la honte. C'est une entreprise urgente, car leur âge avancée, la durée et les conditions de détention sont autant de facteurs qui menacent leur propre vie. J'en appelle instamment à la conscience de l'Humanité d'oeuvrer avec détermination, par tous les moyens, afin d'obliger les communistes vietnamiens à rendre rapidement et sans condition la liberté à tous les prisonniers de conscience. Les familles des détenus et le peuple vietnamien tout entier attendent impatiemment ce moment. Ne les laissez pas désespérer. Je pense que c'est aussi une mission, un ordre venus des coeurs justes et charitables.

Pour terminer mon témoignage, je voudrais remercier le Gouvernement et le Congrès des Etats-Unis d'Amérique ainsi que tous ceux qui ont contribué de près ou de loin à me permettre de poser les pieds sur le sol de la capitale du Monde Libre, et d'avoir l'honneur de vous apporter en ce lieu mon témoignage.

8 Novembre 1995
Nguyen Chi Thien


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