Colloque
"Développement et Démocratie au Vietnam - Réalités et Perspectives "

organisé par le Comité Français pour la Démocratie le 29 avril 1998 au Sénat de Paris

Le point sur les réalités au Vietnam
Exposé de M. Jean Tran Duc

TDUC.JPG (13209 octets) M. Jean Tran Duc, Médecin Lieutenant-Colonel de la République du Sud - Vietnam, a été emprisonné durant trois années dans un camp de rééducation communiste. Réfugié en France depuis 1980, il n'a pas suivi la trajectoire classique de ses compatriotes et collègues qui réussissent très bien en médecine, en France et aux Etats-Unis. Il consacre entièrement son temps et son énergie aux mouvements pour la Démocratie au Vietnam ainsi qu'à l'analyse politique de ce pays. Jean Tran Duc collabore à plusieurs publications vietnamiennes, anglaises et françaises: Viet Nam Dan Chu, Vietnam Insight, Vietnam News Networks, Vietnam Démocratie...

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

Qu’il me soit tout d’abord, permis de remercier monsieur le sénateur Michel Pelchat, Président du Comité Français pour la Démocratie au Vietnam, pour l’occasion qui m’est donnée aujourd’hui de vous présenter la situation du Vietnam, principalement à travers les orientations politiques générales de l’équipe dirigeante actuelle, la situation de l’appareil communiste et les problèmes qui pèsent sur le régime.

 Orientations politiques et économiques

Au mois de Décembre dernier, le Parti Communiste Vietnamien (Parti Communiste Vietnamien) a procédé à un renouvellement complet de l’appareil dirigeant du Parti et du Gouvernement. Le Secrétaire Général, Chef d’Etat et Premier Ministre ont dû céder respectivement la place à MM. Le Kha Phieu, Tran Duc Luong et Phan Van Khai, ( M. Khai était récemment en visite officielle en France). Les tractations politiques pour aboutir à la constitution de l’équipe dirigeante est chose courante sous le système communiste au Vietnam; mais elles semblent être plus longues et plus laborieuses cette fois-ci. Sans vouloir m'attarder sur la biographie des nouveaux dirigeants, sachez qu'à l'exception de M. Phan Van Khai , nouveau Premier Ministre, qui faisait parti du gouvernement précédent comme vice-Premier Ministre, et qui est connu sur la scène internationale, les deux autres sont des figures moins connues du monde extérieur.

M. Le Kha Phieu, 67 ans, Secrétaire Général actuel du Parti Communiste Vietnamien est un militaire. Engagé en 1949, il a fait carrière comme commissaire politique dans les unités de l’armée. Promu général et admis au Comité Central seulement en 1991, il a accédé au poste suprême de la hiérarchie du parti en un temps très court, exploit qui avait requis des décennies de la part de ses prédécesseurs. On peut affirmer que M. Le Kha Phieu est un homme très habile. Un exemple concret: afin de montrer un visage de réformateur prêt aux dialogues, juste avant son élection, il a rendu visite à un dissident de renom, M. Hoang Minh Chinh.

Accédée au pouvoir au plus fort de la crise économique de la région, la nouvelle équipe se trouve dans une situation très délicate, très difficile. Les modèles de capitalisme à la sauvage sans un contrôle véritable ont abouti à la faillite. La politique du "doi moi" lancée en 1986 qui consistait à libérer partiellement les initiatives privées avait permis de sortir l’économie de la léthargie et d’assurer le maintien du régime lors de la désintégration du Bloc Soviétique. Mais les récents troubles d’origine populaire que le régime doit affronter et la chute des investissements ont montré que les dirigeants actuels ne pourraient plus se contenter d’appliquer la politique dite d’économie de marché à orientation socialiste. En plus, avec la crise que connaît actuellement les pays de l’Asie du Sud-Est, le Vietnam ne peut plus compter sur le développement de cette région.

C’est pourquoi, la tentation de suivre le modèle chinois, actuellement est plus grande que jamais.

 Situation de l'appareil dirigeant

Comme l'ont bien remarqué les analystes et observateurs, aucun membre de la nouvelle équipe n'a eu un passé glorieux paré de faits d'armes retentissants dans les guerres dites de libération pour s’imposer aux autres. D'autant plus que leurs prédécesseurs, promus "conseillers", gardent toujours une part du pouvoir et continuent de présider le bureau politique et d’avoir toujours la volonté de contrôler les affaires du pays.

De nouvelles rivalités surgissent au sein de l'appareil dirigeant. Sans compter l’éternel conflit d'origine géographique des membres, il existe celui entre les intellectuels et ceux qui ne le sont pas, entre les jeunes et les moins jeunes etc... L'idéologie ayant perdu de son importance, il ne suffit plus d’être fidèle au marxisme-léninisme, au Parti Communiste Vietnamien pour y assurer sa position, les jeunes et les intellectuels font valoir leur compétence technique pour réclamer des responsabilités. M. Hoang Huu Nhan, un ancien secrétaire du Parti de Haiphong et ancien membre du Comité Central du Parti, a écrit dans un texte intitulé "Que faut-il au Parti Communiste Vietnamien pour continuer la politique du doi moi ", circulé clandestinement au Vietnam et envoyé à l’étranger, que "99% des membres du Parti sont des opportunistes ". Ce chiffre est-il exagéré? Toujours est-il que la base est en train de remettre en question bien des sujets considérés dans le temps comme tabous. Ainsi, le général Vo Nguyen Giap a été le sujet de polémiques voulant lui confisquer ses exploits de Dien Bien Phu.

Pour parer à cette situation, le nouveau Secrétaire Général doit d'une part réussir à redresser l'économie en s'appuyant sur le gouvernement pour lancer les mesures afin de stopper la chute des investissements qui ne cesse de baisser depuis ces dernières années. Cette baisse est selon les sources de la Banque Mondiale et du gouvernement de Hanoi, de l’ordre de 400 millions de dollars entre 1995 et 1996. D'autre part, il doit conquérir le soutien de l'armée et de la police pour renforcer son autorité. On se rappelle que juste après son ascension, il a nommé généraux plusieurs officiers supérieurs de l'armée et de la police. Ceci est un fait tout à fait inhabituel car c’est normalement le rôle du Chef d’Etat et de l’Assemblée. On voit nettement qu’il veille à maintenir l’unité du Parti.

 Les problèmes.

L'économie de marché à orientation socialiste a fait surgir de nombreux problèmes d'ordre social. Si le "doi moi" a créé quelques images de richesse dans les grandes villes et si un petit nombre de personnes, la plupart membres de la nomenklatura, en ont su profiter, il n’a pas du tout amélioré le niveau de vie à la campagne. N’oublions pas que les paysans représentent plus de 80% de la population du pays. L'écart entre les riches qui sont pour la plupart des membres du parti qu’on appelle les "capitalistes rouges", et tous les autres se creuse de plus en plus. Cette situation vous est suffisamment rapportée par la presse occidentale qu'il est inutile d’insister ici.

Pendant ces 10 dernières années, un nombre de plus en plus croissant d’intellectuels et de dissidents a élevé la voix pour dénoncer la corruption, la contrebande, le trafic des drogues, la prostitution etc... et propose même la solution : Sortir de l’ornière communiste. La population mécontente a manifesté sa colère dans différents endroits du pays, du Nord au Sud. Récemment la manifestation des agriculteurs de la province de Thaï Binh, jadis considérée comme le berceau de la révolution, contre les exactions et les surimpôts décrétés par l'administration locale a, je crois que le mot n’est pas trop fort, ébranlé le régime. De même, au Sud, les catholiques ont manifesté par milliers pour protester contre l’expropriation des terres diocésaines. Au Nord comme au Sud, ces "révoltes" ont en commun une signification particulière, car elles traduisent la perte de confiance totale dans le système.

 La tendance actuelle.

Alors qu'elle n'est pas encore bien installée, la direction du parti doit actuellement tenir à la fois sur trois fronts importants.

Elle doit maintenir l’unité du parti menacée par la lutte interne entre les factions.

Elle doit chercher un appui étranger, du côté des puissances économiques occidentales.

Elle doit ménager la population en colère.

Un faux pas dans l’orchestration à l’intérieur du Parti peut entraîner une dislocation du système. Dans la recherche d'alliés occidentaux qui soulèvent sans cesse la question des droits de l'Homme, elle n'est pas totalement libre de ses manoeuvres car elle doit ménager les 3 tendances du Parti : ultra-nationaliste et pro-chinoise ou pro-occidentale. En ce qui concerne la population, les belles promesses ne suffisent plus. C’est un véritable cercle vicieux. Entre temps, la pression démocratique continue à s’accentuer dans le pays. De nombreux dissidents, surtout des intellectuels du pays à savoir le mathématicien Phan Dinh Dieu, le docteur Ha Si Phu… et les vétérans mêmes du parti, comme l’ancien général Tran Do, MM. Nguyen Ho, Nguyen Van Tran etc… ont réclamé l'abolition du monopole du Parti Communiste Vietnamien, l’instauration du pluralisme politique et la démocratisation du pays.

Devant ces problèmes, la direction du Parti semble céder sur certains terrains. Elle n’a pas osé employer la force pour réprimer les mouvements populaires récents. Elle a dû accepter la nomination par Rome des archevêques de Saigon et de Huê. D'après les sources officieuses, elle semble avoir accepté la visite d’une délégation des Droits de l’Homme des Nations Unies.

Des signes assez révélateurs nous permettent de dire que le régime se prépare à une sorte de métamorphose par étapes. Tout d'abord, il va essayer de constituer un certain semblant d'état de droit. Dans les jours qui viennent, le parlement à majorité absolue communiste aura la mission confiée par le Parti de voter des lois nouvelles ou des amendements des lois existantes. Ceci va satisfaire l'opinion publique occidentale et surtout les investisseurs étrangers. Toutefois, il faut émettre quelques réserves sur ce sujet, car les violations des lois par les autorités même du pays ont toujours été leur mode de gouvernement.

Nous pourrions apercevoir, peut-être prochainement, une orientation beaucoup plus nette vers le système totalitaire chinois.

Jean Tran Duc


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