Colloque
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M. Robert Templer, reporter néo-zélandais, travaillait à l'AFP, spécialisé dans les actualités de l'Union Soviétique, la Chine, Hong Kong, Taiwan, Vietnam...). Il enseigne actuellement à l'Ecole de Journalisme de l'Université de Berkeley (Californie, Etats-Unis) sur la politique, l'économie de l'Asie du Sud-Est et sur la littérature vietnamienne. M. Templer vient d'achever un ouvrage sur la situation politique, économique et sociale du Vietnam, Shadows and Wind (Les Ombres et le Vent), qui sortira en Juillet 1998 (ED. Little, Brown). |
Durant la dernière année, la crise économique qui a frappé l'Asie a mené à une prise de conscience croissante dans la région: les économies saines et stables semblent requérir un ensemble de facteurs mixtes, l'un des plus importants étant la liberté de la presse. De la Corée du Sud à l'Indonésie, la presse a pris un rôle de plus en plus actif en révélant deux facteurs, en partie à l'origine de la chute: la mauvaise gérance économique et la corruption. Un système bancaire sain, un gouvernement limpide et la confiance des investisseurs, dépendent tous du flot naturel et le plus libre possible de l'information.
Au Vietnam, les leçons de la crise économique en Asie n'ont pas servi ses dirigeants. La dernière année a révélé un nombre de mesures destinées à limiter, une fois de plus, la liberté de la presse alors que les gouvernements se battent pour contrôler leurs populations dans la compréhension des dangers posés par la crise. Ce mois-ci, les responsables de l'idéologie de Hanoi ont demandé aux rédacteurs des journaux de limiter leurs reportages de la crise économique et de n'offrir aucun commentaire ou explication quant aux événements dans le reste de l'Asie.
L'an dernier, le gouvernement a introduit des lois afin de punir les journalistes qui dévoileraient les problèmes concernant le secteur bancaire. Le gouvernement a aussi menacé les journalistes qui révéleraient toute information à des reporters étrangers. Lors des révoltes des provinces de Thai Binh et Dong Nai, quand la population devint scandalisée par une corruption et des taxations qui firent mal, seules la presse étrangère et la clandestine furent médiateurs de la nouvelle. La presse officielle ne mentionna les révoltes de Thai Binh que 5 mois après qu'elles ont eu lieu avec un compte rendu très succint.
L'an dernier, un journaliste d'expérience fut emprisonné pour avoir écrit au sujet de quatre bateaux acquis par le Vietnam en Ukraine de manière frauduleuse. Ceci coûta des millions de dollars en perte à l'Etat. Plus récemment, un employé dans une compagnie étrangère de comptabilité fut emprisonné sous le prétexte d'avoir volé des secrets financiers d'Etat, un incident qui créa de sévères inquiétudes au sein des investisseurs étrangers. Selon le Comité pour la Protection des Journalistes, au moins 5 reporters ont été emprisonnés. Bien d'autres ont soit perdu leur travail, soit été démunis de leur position dans le travail.
Tout ceci a un but précis: celui de resserrer le contrôle de l'information économique de manière que les Vietnamiens n'entendent que la version des événements que la presse officielle veut bien divulguer. Pendant que le gouvernement vietnamien croit que c'est le moyen de maintenir la confiance dans la gérance de son économie, la réalité est toute contraire. Le manque d'information dans le secteur financier et l'incapacité du gouvernement de produire des données réalistes minent l'investissement étranger et affaiblissent la confiance des gens en l'économie.
Le Vietnam est au bord d'une nouvelle crise économique - il a des problèmes avec sa balance des paiements. Le revenu des impôts, l'investissement étranger et l'aide financière étrangère sont tous à l'arrêt. Le déficit du gouvernement est à la hausse et la confiance dans le système bancaire est en déclin. Un raz de marée de problèmes créés par les tremblements de terre (les secousses séismiques) économiques ailleurs en Asie pesant un poids énorme sur le Vietnam.
J'ai la certitude que le gouvernement a filtré l'information sur la réalité économique pour empêcher les gens de s'apercevoir de l'ampleur de la mauvaise gérance du pays. Ainsi, lorsque la crise culmine au sein du pays, le parti communiste vietnamien rejète entièrement la responsabilité sur les étrangers, la crise asiatique, le Fond Monétaire International ou toute autre institution.
Depuis que le Vietnam a commencé ses reformes économiques en 1986, il y a eu beaucoup de pourparlers au sujet d'une presse plus ouverte. Certes aujourd'hui la presse est plus vivante et informative qu'elle ne le fut jamais avant les réformes, mais elle demeure fermement sous le contrôle de l'Etat et n'a qu'une capacité limitée ouverte à la critique ou au défi d'actions. Elle ne produit pas encore de véritables contrôles sur le pouvoir de l'Etat. Une bonne illustration sont les écrits sur la corruption qui sont une des plus importantes issues à laquelle le Vietnam doit faire face.
Vers la fin des années quatre vingt, le Secrétaire Général du Parti Communiste Vietnamien, M. Nguyen Van Linh, donna comme travail herculéen à la presse de nettoyer les écuries d'Augiasse du gouvernement. Il encouragea les journalistes à exposer la corruption et les abus de pouvoir. Ils se mirent au travail, néanmoins prudemment, se rappelant des purges qui avaient suivi, condamnant ceux qui avaient parlé. La presse raviva un style du nom de "phong su", une forme de journalisme littéraire qui parlait, non des triomphes du communisme, mais de la pauvreté et de l'échec économique du pays. Le journalisme devint une force pour les réformes, un moyen de s'attaquer aux tranchées de la bureaucratie résistante au changement.
Cette période plus ouverte au changement se termina avec l'effondrement de l'Union Soviétique. Le Parti Communiste Vietnamien décida qu'il avait besoin de maintenir le contrôle des médias. Il débaucha un nombre important de rédacteurs vigilants en les remplaçant par des hommes du parti. L'Etat, qui est propriétaire de tous les moyens médiatiques, a souvent fermé les portes de certaines publications un peu trop "bavardes".
En 1995, un quotidien, le Nguoi Hanoi appartenant à l'association des arts et de la littérature de la ville, a été fermé pour avoir écrit que le peuple était "attristé et inquiet" par une interdiction sur les pétards. De nombreuses autres publications ont été fermées pour avoir divergé de l'idée exprimée par le Secrétaire général du parti Do Muoi en 1995: "la presse est là pour servir le gouvernement et le peuple".
Au début des années 90, il y a eu moins d'articles dans la presse concernant la corruption alors que le gouvernement resserrait les liens de la liberté d'expression. Les articles traitant de la corruption étaient fondés sur des rapports du gouvernement ou des procès du tribunal; la presse ne publiait que rarement des nouvelles informations. Les rapports avaient tendance à ne parler que de jeunes officiels - ceux ayant des connections avec le gouvernement, le parti ainsi évitant toute scrutinerie des médias.
Des rapports sur un nombre de procès proéminents de corruption furent censurés pour assurer au gouvernement une couverture quant à l'étendue des pots de vin. Le Président Le Duc Anh se plaignit publiquement de l'ampleur trop importante de la presse traitant de la corruption et d'autres problèmes et encouragea le retour des bons vieux jours où les médias n'annonçaient que de bonnes nouvelles.
La presse vietnamienne n'est plus cette machine monolithique de la propagande qu'elle fût un jour, mais elle reste néanmoins au service du parti communiste, sauf dans certains cas où des journalistes et rédacteurs individuels repoussent les limites de la censure et du contrôle. Les restrictions sur les médias se sont faussement relâchées en leur permettant de s'ouvrir, de s'intéresser aux sports et aux loisirs pour détourner l'attention du lecteur des problèmes du pays.
Le journal le plus populaire au Vietnam est le Cong An Thanh Pho Ho Chi Minh, publié par la police de la ville de Ho Chi Minh. Sa circulation hebdomadaire est de plus de cinq cents mille (500.000) exemplaires et les marchands de journaux disent que dès sa publication tout se vend pratiquement instantanément, contrairement au journal Nhan Dan, que beaucoup choisissent de ne pas vendre car il rapporte peu d'argent.
Le Cong An est rempli d'histoires sanglantes de sexe et de violence parmi les gangs criminels et la prostitution. Il représente une image du Vietnam en contradiction bizarre avec l'image de paix et de société vide de crime que le monde officiel vietnamien veut donner au reste du monde. Ce dernier combine ce genre de journalisme à scandale avec un accent sur le besoin de resserrer le maintien et le contrôle social. Cela devient souvent la scène de théâtre pour attaquer toute personne critique du parti, attaquant fréquemment les écrivains, les artistes et les activistes sociaux sur leur travail. Ce journal est souvent hostile aux étrangers.
Souvent sont inclus des articles sur les Vietnamiens d'outre mer, les dépistant comme dangereux et criminels. Les articles sont souvent diffamatoires et violent fréquemment les droits de l'individu. Le pire des 2 mondes ressort: le pire du journalisme populaire vu dans le monde de l'Occident et la pire sorte de contrôle politique et social offerte par les pays communistes. Ce quotidien a plus d'influence que n'importe quel autre au Vietnam.
La liberté de la presse ne devrait pas autoriser la publication de ce genre d'abus et d'écrits malhonnêtes publiés dans ce journal. La liberté de la presse requiert des lois réglementées protégeant la presse du pouvoir excessif de l'Etat mais aussi des abus de la presse sur l'individu. Les libertés journalistiques font appel à une économie pluraliste avec une privatisation de la presse écrite. Elles nécessitent aussi un débat constant et une autocritique questionnant leur Ethique.
Le Vietnam n'a rien de cela. Les changements dans ce domaine dans les 10 dernières années ne furent que de courte durée ou purement cosmétique - il y eût peu de mouvement envers le développement de la presse défiant à la fois des principes politiques et des hommes politiques, pouvant ainsi révéler les abus de l'Etat et des individuels. La presse écrite au Vietnam est peut-être plus animée et divertissante mais reste néanmoins partie intégrante d'un système tournant autour du contrôle politique.
Cela signifie que son rôle dans la création d'un système économique ouvert au débat est restreint et sa capacité de contrôler la corruption, limitée. Sans une presse plus ouverte, l'espérance du Vietnam de développer les institutions d'un marché économique moderne est vouée à l'échec. A présent, personne n'a confiance dans les banques et limiter l'information sur leur état de santé ne va certainement pas inspirer plus de confiance.
La Bourse du Vietnam sera à peine un casino à hauts risques sans la presse pour écrire librement à propos de la corruption dans les entreprises d'Etat. Il n'y a pas d'illusions quant au contrôle de la corruption, sans transparence et examen minutieux par la presse.
Pour l'instant, le Vietnam s'oriente vers une mauvaise direction. Il est à craindre que les problèmes économiques ne vont pas favoriser la libération de l'information mais plutôt un contôle absolu par le Parti comme se fut dans le temps passé.
Robert Templer