Vietnam Démocratie - Janvier 1998

La stratégie d'industrialisation et de modernisation de Hanoï

 

3. L’itinéraire vers le trouble

Dans la 3ème partie du plan quinquennal 1996-2000, les dirigeants communistes lancent 10 Programmes de Développement (PD) visant à réaliser "l’industrialisation et la modernisation" de l’économie du Vietnam, parmi lesquels ceux qui méritent d’être examinés sont le PD de l’Infrastructure, le PD de l’Agriculture et de l’ Economie Rurale, le PD de l’ Industrie.

3.1 - L’Infrastructure économique

L’état actuel de l’infrastructure économique du Vietnam a été récapitulé fin 1996 par Jeremy Grant, envoyé économique du Financial Times d’Angleterre, selon lequel dix ans de "doi moi" à la manière socialiste a laissé au pays un système d’énergie électrique de 3500 mégawatts, avec un demi million de lignes téléphoniques pour 75 millions d’habitants et un réseau de voies de communication tombées en ruine, asphaltées à 40%. Le réseau des voies ferrées construites cent ans auparavant par les colonialistes français n’a pu être entretenu à cause du manque d’investissement étranger dans ce secteur.

Pour ce qui concerne l’information économique, l'envoyé permanent d’AFP à Hanoi évalue à 60.000 le nombre d’appareils informatiques individuels, soit en moyenne un appareil pour 1200 personnes, en Mai 1996. Le nombre d’appareils reliés au réseau d’internet par un canal unique s’élève à 1500, appartenant la plupart à des étrangers. Mais l’information sur ce système est sévèrement contrôlée par les organes gouvernementaux, l’Office général des Postes et Télécommunications et l’Inspection de l’Information et de la Culture, un organe de censure le plus étrange du monde, créé en Mai 1996.

A tout cela, s’ajoutent les statistiques économiques classées parmi les documents secrets de la défense nationale, en particulier les informations sur l’infrastructure. De ce fait, il est difficile pour les entrepreneurs internationaux de connaître les données exactes de tout ce qui s’est produit dans l’économie du Vietnam pour pouvoir prendre une décision adéquate en vue d’investir dans l’infrastructure économique.

D’après Adam Schwartz qui écrit dans le Far Eastern Economic Review, les investisseurs étrangers ont l’impression de travailler dans l’obscurité, parce qu’ils ne possèdent pas de données économiques valables sur les indices de base, comme : le montant total de l’investissement étranger, les recettes d’exportation, le degré de déficit budgétaire annuel, la masse monétaire en circulation, les prix, le véritable niveau d’inflation, la quantité de réserve en devises étrangères......et plus spécialement, le caractère à moyen et long terme des investissements exige des données économiques très précises pour pouvoir élaborer les projets, diminuer les frais, augmenter les profits, etc....

Ces indices négatifs découragent les investisseurs étrangers qui n’osent pas se lancer dans un secteur plein de risques, alors que la vitesse de récupération des capitaux investis dans ce secteur est beaucoup plus lente par rapport à d’autres où l’on peut retirer rapidement capitaux et bénéfices, comme dans le tourisme et les services.

Etant donné qu’à lui seul, Hanoi ne peut réaliser le "PD de l’Infrastructure", il cherche le moyen d’attirer les techniques et capitaux étrangers. Avec ses prévisions de mobiliser 7, 8 Milliards de US dollars investis dans les routes, ponts, aéroports et autres, il espère que 60% de ce montant viennent des investisseurs étrangers, surtout des aides du Projet BOT (Construction - Exploitation - Cessions).

Cependant, les experts internationaux en Transport et Communication soulignent que n’importe quel projet BOT pour voie routière se basant sur la perception de taxes de circulation récupère très difficilement les capitaux investis, du fait que très peu de vietnamiens arrivent à acquérir une voiture, que le droit de propriété sur les voitures de commerce dépasse la capacité de presque toutes les sociétés vietnamiennes.

Mme Cameron McCullough, représentante permanente de l’Union Deacons Graham de l’Angleterre à Hanoi a fait observer :"Le marché si pauvre actuellement de la République Socialiste du Vietnam ne convient pas à la méthode BOT". Par ailleurs, le monde des banques qui investit à l’étranger a fait connaître à Geremy Grant que les calculs sur l’aide financière à l’infrastructure restent encore bloqués jusqu’au moment où Hanoi rembourse la dette de 900 Millions de US dollars aux créanciers du Club de Londres.

A défaut de capitaux et de techniques, le "PD de l’Infrastructure" va s’engager dans la route pleine d’ornières sans cesse rapiécées mais sans cesse reformées, pareil à ce qui s’est passé avec l’écluse hydroélectrique de Tri An dans le passé.

3.2 - L’économie rurale

Essayons de comparer la base du "PD de l’Agriculture et de l’ Economie Rurale" avec la réalité présente de la zone rurale après des décennies placées sous l’exploitation du régime. L’investissement étranger dans le domaine de l’agriculture, très faible, est devenu

presque insignifiant. Après près de 9 ans de "rénovation économique", on constate un seul projet d'investissement dans ce domaine : l’installation d’une manufacture de canne à sucre évaluée à 71 millions de dollars et réalisée par la Société britannique Tate & Lyle en Octobre 1995.

Suivant les recherches de la Banque Mondiale en 1995, la plus grande partie de l’économie rurale pratique encore l’échange de marchandises dans plusieurs de ses services au lieu d’utiliser la monnaie. La vie rurale pauvre et démunie, la production arriérée, l’infrastructure presque inexistante et la faible qualité des produits agricoles ont provoqué le mouvement de migration de la population rurale vers les villes. La conséquence qui en résulte est que le secteur de l’agriculture rurale manque de plus en plus de main d’œuvre. Comment Hanoi pourrait-il réaliser le "PD de l’Agriculture et de l’ Economie Rurale" à la manière "d’industrialisation et de modernisation" avec une telle base d’économie rurale instable dans le passé comme dans le présent, instabilité expliquée par des politiques inconsistantes : lancement des coopératives de 1977 à 1987, lesquelles furent ensuite secrètement dissoutes, laissant l’Etat remplacer "la classe des propriétaires terriens exploiteurs" et devenir le propriétaire exclusif des terres pour donner les rizières en location contre perception de fermage depuis 1987 jusqu'à ce jour. La faillite du système des coopératives avait coûté près d’un milliard de dollars en 1980.

De plus, selon Kerian Cooke (Financial Times , 11.95), le secteur rural manque constamment de capitaux, alors que le principal produit agricole, le riz, reste faible en qualité, en regard d’un système qui souffre de l'insuffisance des acheminements du produit vers le marché, empêchant ainsi son transport en temps voulu. De ce fait, la tonne de riz est vendue de 50 à 100 dollars, un prix très inférieur par rapport à celui du riz thailandais sur le marché international. Les experts du programme d’aide international pensent que le pays a besoin de capitaux investis pour améliorer le système d’emmagasinage et rénover les techniques de récolte très dépassées. Ils ont évalué à 25% des récoltes, la perte due aux moyens archaïques de moissonner et aux manques de magasins réglementaires. Ainsi, chaque année, la quantité de riz gaspillé s’élève à plus de 5 millions de tonnes, soit près de 200 millions de dollars. Le delta du Mékong produit 60% et celui du fleuve Nhi Ha, 30% de riz dans tout le pays.

Or, les agriculteurs de ces deux régions, comme d’ailleurs dans tout le pays, n’ont pas le droit d’être propriétaire des rizières mais doivent demander l’affermage à l’Etat en payant le fermage et la taxe agricole 3 fois plus chers que sous la colonisation française. Outre que le fermage et la taxe qui enlèvent les ¾ de la production de l’agriculteur, les deux entreprises étatiques assurant l’exclusivité de la vente,

du transport et de la distribution du céréale incarnent les mauvaises génies aux yeux des agriculteurs ingénus. C’est la raison pour laquelle ces derniers n’ont pas coopéré, ne coopèrent pas et ne coopéreront pas avec le régime. La question qui se pose est : étant donné le manque de coopération des agriculteurs, sur quelle fondation le régime va-t-il se baser pour "moderniser l’agriculture et l’économie rurale"?

Le portrait général ci-dessus évoqué montre que la rénovation de l’agriculture vietnamienne ne se présente pas sous une belle couleur, parce que l’agriculteur reste encore ligoté dans le sort d’un serf du régime, travaillant dans des conditions déplorables et s’efforçant de produire suffisamment de riz pour nourrir sa famille et payer les taxe et le fermage à l’administration.

3.3. L’industrie

La base de l’industrialisation est le système d’infrastructure économique et celle de la modernisation est le développement industriel satisfaisant la rénovation du pays. La description ci-dessus de l’état actuel de l’infrastructure montre que la base de la stratégie "d’industrialisation et de modernisation" est presque vide. Essayons d’examiner cette ambition de développer l’industrie à travers le "PD Industriel", l’industrie au sens indiqué par le régime étant le petit artisanat et la petite industrie.

Pour le petit artisanat, on doit reconnaître que le régime a détruit entièrement sa structure au nord depuis 1956 et au sud depuis 1975 jusqu'à 1985 par sa politique de coopératives, dont le réel caractère se résumait en un vol complet de tous les biens, machines et capacité de rendement des artisans habiles et inventifs dans tout le pays. Notamment dans la période 1976-1985, le régime avait absolument détruit le petit artisanat pour " progresser rapidement et vigoureusement vers le socialisme ", jusqu’au moment où il lançait la politique de "rénovation économique" autorisant les activités quelque peu limitées des particuliers, ce secteur arrive à s’émanciper dans une certaine mesure de l’étau du régime. Alors, avec de telle expérience dans le passé, les vietnamiens d’aujourd’hui ne se laissent plus leurrés pour élever leurs affaires au niveau d’industrie. Si les programmeurs communistes étaient au courant de la psychologie économique, ils auraient constaté ce fait assez à temps pour ne pas poser le problème d’industrialisation à partir du petit artisanat.

Aussi, il est évident que le "PD Industriel" n’a aucun espoir d’établir sa base sur l’élévation du petit artisanat comme ce qui se passe en Hongrie. N’importe quel vietnamien doit se souvenir de cette stratégie "d’industrialisation et de modernisation immédiates" au cours de 5 années sans se baser sur l’artisanat comme l’avait fait Le Duan de 1976 à 1981, et dont les conséquences menèrent l’économie vietnamienne à une faillite généralisée pendant la période 1979-1989.

Il est donc bien évident que le régime place la base de ladite stratégie sur l’investissement étranger en capitaux comme en techniques. Cependant, au cours des dix années passées, le montant total des capitaux investis dans le domaine agricole se chiffre à 1,4 milliards de dollars, représentant 19,9% du total des investissements étrangers, alors que la branche d’exploitation d’hôtels, de tourismes et de services qui en occupent jusqu'à 74,3% ne peut servir de base à cette stratégie, sans parler des 19,9% des capitaux qui ne s’intéressent qu’aux industries manufacturières à basse technique, étant donné que tous les équipements et les techniques amenés au pays par les investisseurs étrangers pendant les dix dernières années dataient des années 50-60 et même des années 30 (Vietnam Economic News n° 37, 15-21 Sept 1995), et, par leur état démodé, ont causé tant de pollution et de désordre au pays. Se baser sur ces moyens, c’est reculer vers le passé de 30 à 40 ans, ou plus précisément, c’est réaliser l’industrialisation suivant les années 1940-1950, et le régime va se réjouir bruyamment pour avoir mené le pays à reculons vers la période industrielle de 1940 dans sa nouvelle stratégie, s’il lui reste la chance de maintenir son existence jusque là.

De ce qui précède, cette stratégie, en réalité, n’est qu’une métamorphose de celle appliquée sous le règne de l’ex secrétaire général Le Duan (progresser rapidement et vigoureusement vers le socialisme), causant un désordre jamais existé jusqu'à cette époque où il put s’appuyer sur ses maîtres soviétique et chinoise pour contrôler la situation, alors que dans l’état actuel où le régime perd plus de la moitié de son pouvoir de contrôle et d’oppression à l’égard du peuple, que va devenir cet acheminement vers le trouble causé par cette stratégie ? Peut être, la minorité des dirigeants du régime a trouvé son issue de secours grâce à leurs comptes secrets de 20 milliards de dollars dans plusieurs banques hors du Vietnam.

Conclusion

Le PCV s’est déjà efforcé de réaliser la stratégie " d’industrialisation et de modernisation " lors des plans quinquennaux décidés par les 4ème et 5ème congrès sous l’ex secrétaire général Le Duan et a souvent garanti au peuple que chaque famille aurait au minimum une télévision et un réfrigérateur en 1980. La conséquence en est que , à la fin de 1970 et au début de 1980, les habitants de Saigon, la région la plus riche du Vietnam, ont dû mélanger autre chose avec le riz qui manquait, alors que régnaient partout dans le pays la disette et la crise économique.

Une seconde fois, le régime fait appel bruyamment à l’intensification de l’industrialisation et de modernisation sous la pression d’une "économie de marché à orientation socialiste" tout à fait vide, vide à cause de plusieurs raisons dont la plus importante est : de telle économie n’a jamais existé au monde, de sorte que personne ne sait, même le Ministère de l’Education et de la Formation du régime, comment lui former une équipe de techniciens et de gérants. En elle même, cette économie n’a pas encore son groupe de personnel adapté à l’économie de marché, à plus forte raison pour une "orientation socialiste". Ceux qui préfèrent l’économie de marché n’ont qu’à agir selon leur désir, tandis que les conservateurs obscurs continuent à appliquer sévèrement la dictature du prolétariat, amenant ainsi des résultats contradictoires à l’économie du pays. De ce fait, les troubles se produisent constamment et creusent plus profondément le fossé de séparation entre riches et pauvres tout en entraînant la régression économique au milieu de 1996.

Le parti est au courant de cet état plus que tout autre au monde. Seulement, vouloir sortir de telle situation n’est pas facile pour une minorité qui dirige par la force. Seulement lorsque celle ci arrive à comprendre qu’un " pouvoir découlant du canon de fusil " ne fait que paralyser la société, à ce moment là, la modification du régime socialiste à la "libre démocratie" peut se réaliser doucement dans la paix, partant d’un dialogue positif et constructif entre la force au pouvoir et la force populaire démocratique dans le pays et à l’étranger. Si ce processus était retardé, le risque d’éclatement social aurait une forte possibilité de se produire. Nous sommes au seuil de la troisième millénaire et personne ne peut deviner comment va se passer la dislocation du "radeau communiste" face aux vagues puissantes qui déferlent à casser les digues : s’en aller silencieusement comme l’ex Hongrie communiste ou accepter les conséquences de ses actes comme le communisme indonésien lors des premiers jours du règne de Suharto ? L’un de ces deux événements devra se produire. Le fait de choisir lequel des deux qui soit bon pour le peuple et aussi pour les dirigeants communistes eux mêmes dépendra de ce qui leur reste de clairvoyance.

La marche vers l’industrialisation et la modernisation ne peut réussir que dans les pays non communistes. Il est possible que quelqu’un ne soit pas d’accord avec cette loi objective. Mais jusqu'à ce jour, nul n’est capable de montrer un exemple concret et réaliste sur n’importe quel parti communiste qui ait marqué ou marque encore sa réussite dans la stratégie d’industrialisation et de modernisation suivant l’orientation socialiste.


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