Vietnam Démocratie - Février 2000

La Perte Progressive du Pouvoir
en Chine et au Vietnam

Nguyen Cao Quyen

Après le cyclone démocratique de 1989, les changements en Union soviétique et dans les pays de l’Est européen sont tellement évidents, toutefois ce qui se passe en Chine et au Vietnam a donné l’impression que rien n’y a encore bougé. D’où cette question "pourquoi le régime communiste survit-il dans ces deux pays ?" est constamment posée par certaines personnes ou certains milieux, et, de ce fait, une réponse appropriée s’avère nécessaire.

A ce jour, le fait que le régime communiste persiste encore dans ces deux pays n’est en réalité qu’une apparence. Quoique la grande révolution démocratique de 1989 n’ait pas encore renversé les gouvernements communistes en Chine et au Vietnam, elle a quand même changé complètement la substance du régime politique de ces deux pays.

Après 1989, ils ont commencé à suivre un processus progressif d’autodestruction irrésistible : un phénomène de glissement de pouvoir du gouvernement communiste vers la société civile s’est produit imperceptiblement jour après jour et même heure après heure. Ce processus est une réalité indéniable, ainsi qu’il sera exposé dans les paragraphes suivants.

Pourquoi le système communiste en Chine et au Vietnam ne s’est-il pas encore effondré ?

A cette question, des réponses y ont été maintes fois apportées, mais elles n’étaient pas assez convaincantes, peut être parce qu’elles n’étaient pas centralisées et n’ont pas fait l’objet d’une large analyse. L’analyse exige un concept intermédiaire : celui d’une Société civile.

Ce concept existe depuis longtemps mais il n’est seulement "à la mode" qu’à partir du moment où éclate et réussit, en 1989, la révolution démocratique en Europe de l’Est. On l’utilise pour simplifier le raisonnement et atténuer les difficultés rencontrées en constatant les justifications abstraites.

Donc, qu’est-ce la Société civile ? C’est l’esprit d’un peuple désirant vivre dans un système démocratique libre. Et c’est aussi la totalité des organisations, associations, syndicats sous toutes les formes, de toutes tendances, du groupe spécialisé jusqu’au groupe de pression fonctionnant suivant un esprit démocratique.

Dans cet article, la définition de Société civile, tout d’abord va servir de base pour expliquer pourquoi la révolution s’est passée rapidement et en chaîne en 1989, ensuite elle sera utilisée pour démontrer pourquoi les régimes communistes chinois et vietnamien ne se sont pas encore effondrés.

Remontant au passé proche, on constate que les pays de l’Est européen disposaient déjà d’une société civile fort développée, car depuis bien longtemps, avant ils étaient entrés en contact avec le mode de vie démocratique occidental avant la domination soviétique. L’esprit démocratique est encore présent et latent non seulement dans la pensée de la masse mais aussi dans l’esprit de plusieurs leaders communistes nommés par l’Union soviétique.

Au cours de la période finale de l’empire rouge, plusieurs leaders communistes ont établi des projets avancés pour leur pays, mais ils n’ont pas osé les réaliser afin d’éviter l’intervention militaire de Moscou, comme ce qui est arrivé à l’Allemagne de l’Est en 1953, à la Hongrie en 1960 et à la Tchécoslovaquie en 1968.

Cette maîtrise de soi pour épargner l’effusion de sang a forgé et nourri une sublime aspiration révolutionnaire dans la masse qui n’attend que l’occasion pour exploser. Sachant que la doctrine Brehznev était terminée et que l’Union soviétique se trouvait dans l’impossibilité de faire intervenir son armée là où elle voulait, après son enlisement en Afghanistan, la révolution démocratique éclata en chaîne très rapidement.

L’ensemble des pays communistes de l’Est européen s’est tourné immédiatement vers le monde libre et l’économie de marché a définitivement remplacé l’économie dirigée dès les premiers instants de réussite de la révolution démocratique.

A la différence des pays de l’Est européen, la Chine et le Vietnam sont des pays agricoles sous développés. En dépit de la brève période de contact avec l’Occident avant de devenir communistes, la lumière démocratique n’a jamais éclairé jusqu’aux couches paysannes restant encore sous la pesante influence du Confucianisme avec une croyance absolue dans le Déterminisme, une théorie qui fait que le peuple vietnamien ne possède absolument pas la tradition, tout au long de l’histoire du pays, de renverser un régime corrompu quelconque.

C’est donc le premier élément qui ralentit la révolution démocratique dans notre pays. D’autre part, même dans le groupe de leaders communistes peu instruits, rares sont ceux qui semblent bien posséder des connaissances en matière de démocratie, et c’est ainsi qu’ils ne voient pas le côté dictatorial de cette doctrine utopique, appelée scientifique.

C’est bien ici le cas de Ho Chi Minh, l’homme qui a aveuglément offert la force du mouvement de libération du peuple à l’ambition impérialiste de la Troisième Internationale de Lénine, afin de jeter à son gré sur les épaules de son peuple le joug communiste, dont la conséquence à ce jour est caractérisée par un peuple gravement divisé à cause de la haine et un pays ravagé, ruiné, arriéré sous tous les aspects.

Après 9 années de résistance héroïque avec tant de sacrifices en vies humaines pour mettre fin à la domination du colonialisme français, la moitié du pays a chanté la victoire pour accueillir une nouvelle domination, celle cachée de l’Union soviétique, réalisée par l’intermédiaire des colonialistes locaux, les communistes vietnamiens. Cette domination apparaît arrogamment lorsque l’autre moitié de la patrie a été envahie en 1975.

C’est la seconde raison du retard et celle ci explique pourquoi le Vietnam n’aura jamais l’espoir de bénéficier d’une révolution issue de la super structure. Si la révolution démocratique se produisait dans notre pays, elle devrait nécessairement provenir du résultat d’une mobilisation dans l’infrastructure, c’est-à-dire venant des organisations sociales civiles établies dans la campagne et les villes.

Il est regrettable que le Vietnam soit un pays sous-développé et c’est ainsi que les organisations de la société civile n’arrivent pas à se former. Ceci constitue donc la troisième raison et aussi la raison principale du retard dans le processus de la démocratisation du pays.

Les étudiants chinois ont échoué au printemps 1989 à la place Tien An Men parce qu’ils n’ont pu obtenir le soutien des organisations de la société civile en vue de provoquer ensemble un mouvement de soulèvement comme ce qui s’est produit dans les anciens pays communistes de l’Est européen.

La quatrième raison concerne les conséquences de la dictature totalitaire. Depuis leur ascension au pouvoir, les communistes vietnamiens ont détruit tous les partis politiques à tendance nationaliste et étouffé tous les germes de risques de renversement à l’encontre du régime.

Avant 1975, les procès des affaires culturelles, des révisionnistes et opposants au régime dans le nord du pays ont laissé encore une ombre sinistre dominée par la haine se propageant sur tout le pays.

Après 1975, dans le sud du pays, la politique de centralisation et de rééducation, marquée par une intention de vengeance, pour anéantir des millions d’employés civils et militaires de l’ancien régime, la campagne contre les propriétaires et commerçants visant à voler leurs biens pour enrichir le Parti, ont provoqué le mouvement des boat people, un des phénomènes le plus inhumain et barbare dans l’histoire de l’humanité.

Ces actes dictatoriaux et cruels furent la cause de toute absence d’opposition dans le pays, car toutes les capacités latentes d’opposition ont aussitôt été supprimées dès leur formation.

Au nom de la dictature du prolétariat, toutes les arrestations et détentions à volonté se poursuivent jusqu’à ce jour à une cadence de plus en plus accélérée. Le gouvernement communiste, jamais élu par le peuple, se donne le droit de se mettre au dessus des lois et règlements et le Parti communiste se comporte constamment en parti mafieux de l’Etat pour voler les biens du peuple et disperser les fonds de l’Etat. Tout ce qui se passe au Vietnam se produit de façon identique en Chine, à une échelle encore plus large. Et toutes ces raisons que nous venons d’exposer expliquent la présence de ces deux régimes jusqu’à ce jour.

La perte progressive du pouvoir

Au début de la décennie 80, les régimes communistes en Chine et au Vietnam sont obligés de suivre l’économie de marché pour ne pas s’effondrer comme l’Union soviétique et les pays de l’Est européen. Ce changement d’orientation obligatoire a engendré des conditions favorables pour une évolution capitaliste désagrégeant silencieusement la substance originelle de ces régimes.

Il est à noter que cette évolution a été réalisée par la masse silencieuse en s’appuyant sur le processus de transformation de l’économie dirigée passant à l’économie de marché et comportant les caractéristiques suivantes :

La prise de contrôle graduel du pouvoir de l’Etat par la masse est un phénomène important qu’on doit bien considérer afin d’élaborer une stratégie appropriée dans la lutte pour la démocratisation du pays.

Toutefois, avant de pousser l’analyse plus loin, il nous paraît nécessaire de réexaminer la définition du groupe de mots "dictature totalitaire". Dictature totalitaire est différent de dictature du fait qu’elle ne s’applique pas uniquement dans le domaine politique mais aussi dans le domaine morale et matériel du citoyen.

C’est ainsi qu’elle intervient dans tous les aspects de la vie du peuple visant à enchaîner l’être humain à l’idéologie qu’elle invente. On peut considérer comme une dictature totalitaire, tout régime remplissant les cinq conditions indiquées ci-après :

  1. Le pays n’est gouverné que par un parti unique,
  2. Ce parti dispose d’une idéologie directrice,
  3. Ce parti se réserve le monopole de tous les moyens pour convaincre et contraindre les sujets à suivre sa ligne,
  4. Toutes les activités économiques, professionnelles et celles des habitants du pays doivent se conformer aux modèles tracés par le parti au pouvoir,
  5. Ceux qui ne savent pas par cœur l’idéologie du parti ou n’ obéissent pas feront l’objet d’actes de violence, seront terrorisés ou arrêtés par la police.

Les gouvernements communistes chinois et vietnamien, ayant réuni toutes ces conditions, sont considérés comme des régimes à dictature totalitaire typiques. Présentement, si l’on examine plus profondément les faits, on observe que, en Chine comme au Vietnam, les pouvoirs politiques et économiques se sont réellement déplacés de l’Etat vers la société de façon significative dans le passé. Deux motifs expliquant "ce phénomène de glissement de pouvoir" sont à retenir :

A ce stade, une question se pose : "Pourquoi les autorités communistes ne réagissent pas pour reprendre le pouvoir et empêcher les groupes sociaux à se renforcer à tel point qu’ils puissent menacer l’existence même du régime ?"

La réponse se situe en observant la situation de grave dégradation des systèmes communistes pendant la période de transition de l’économie dirigée à celle de marché. Au cours de cette périodes, des réformes aux compte-gouttes et à contre - cœur dont le but est de protéger le régime ont amené ces systèmes à se dégrader plus rapidement. Les causes de cette dégradation peuvent être analysées comme suit : 

1) Comme cause extérieure, il s’agit de la dure rivalité des forces économiques étrangères qui se sont installées dans le pays depuis l’application de la politique d’ouverture. Parallèlement en propageant des méthodes "appropriées à l’époque" dans le traitement des affaires, elles ont imprégné le pays de concepts, d’informations, de valeurs avancées d'un groupe d’hommes, lesquelles, par leurs larges influences, ont transformé profondément la faculté cognitive de la masse, désireuse de se soustraire aux valeurs communistes démodées et désuètes.

2) Comme cause interne, c’est l’impuissance des autorités communistes face au besoin de s’adapter à la situation et aux nouvelles méthodes d’entreprendre, impuissance qui résulte de l’habitude d’user de violence pour forcer la masse à travailler suivant le concept du gouvernement, qui entraîne à sa suite un état de corruption généralisée, une perte de foi en la doctrine communiste et une philosophie égoïste, sans scrupule des serviteurs du régime.

La dégradation de ces systèmes, d’une part, ne permet pas au régime d’avoir assez de capacité pour recevoir et exploiter les avantages de l’économie de marché et d’autre part, nuit non seulement à l’union interne du groupe dirigeant, mais aussi à l’efficacité du contrôle gouvernemental vis-à-vis des activités de plus en plus variées et compliquées, de la masse en général et des sociétés civiles en particulier.

Voilà les raisons qui expliquent pourquoi les gouvernements communistes tant chinois que vietnamien ne peuvent réagir pour reprendre le pouvoir et empêcher les forces sociales de menacer leur existence.

A travers les analyses exposées plus haut, nous comprenons que, actuellement, les régimes communistes à dictature totalitaire n’existent plus en Chine et au Vietnam. Le peuple de ces deux pays a repris en partie son droit d’existence bien qu’il ne soit pas encore tout à fait satisfaisant.

Les sociétés civiles commencent à se former mais leur quantité devra être multipliée de plusieurs fois avant qu’une révolution démocratique puisse éclater et faire avancer l’espoir de réussite.

La tâche incombant à la communauté vietnamienne libre d’outre-mer est d’exploiter à fond tous les moyens médiatiques modernes afin d’établir des sociétés civiles et leur donner l‘ impulsion nécessaire à leur maturité.

Autrement dit, il faut faire de telle sorte que le peuple entier soit conscient du rôle de chaque citoyen, qu’il comprenne que la démocratisation est par essence absolument nécessaire pour l’avenir de la patrie ainsi que des générations à venir.


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