Vietnam Démocratie - Février 2000

A Propos du Traité Commercial
Vietnam – Etats-Unis

Ngo Trong Duc

Vers mi-Septembre 1999, le Sommet de l’APEC (Asia Pacific Economic Coopération) en Nouvelle Zélande a été un point de rassemblement des médias. L’une des raisons principales est que, dans l’après-midi du 13 septembre, dernier jour de la conférence, un plan avait été préparé pour que le Président Clinton et le Premier Ministre Phan Van Khai signent officiellement le Traité commercial entre les Etats-Unis et le Vietnam. Cependant, le côté vietnamien a subitement annoncé, dans l’après-midi du 11 septembre, qu’il ne pourrait pas encore signer ce Traité. Ce événement imprévu a provoqué une surprise, pour l’ambassadeur Peterson en particulier et le côté américain en général.

Après quatre longues années de négociations, ce Traité est un travail qui, selon les médias, a nécessité jusqu’à ce jour le plus de temps et d’efforts pour les Etats-Unis. D’après l’ambassadeur Peterson, ceux-ci avaient voulu que la signature finale se passe en Nouvelle Zélande et y avaient consacré tous leurs efforts. Pourquoi de telle chose s’est-elle produite ? Il est donc nécessaire d’analyser le contexte du Traité ainsi que certaines hypothèses concernant la surprise évoquée plus haut.

Le contexte et la teneur du Traité

Après l’établissement des relations diplomatiques en 1995, les Etats-Unis et le Vietnam ont commencé les négociations pour un Traité commercial bilatéral. Pendant plus des quatre ans, les négociations progressèrent très lentement et parfois faillirent aboutir à un échec. Toutefois, à partir de mai 1999, le côté vietnamien changea subitement d’attitude, se montra plus accommodant et seulement deux mois après, une convention préliminaire fut agréée le 27 juillet par les deux côtés.

Le Traité commercial bilatéral constitue la condition nécessaire pour tel ou tel pays désirant commercialiser normalement avec les Etats-Unis. Actuellement, il existe seulement six pays du monde, dont le Vietnam, qui n’ont pas signé ce traité avec les Etats-Unis. Par cet accord, ces derniers bénéficient des avantages tels que : forte réduction des taxes d’importation au Vietnam par rapport au taux de 50% comme à présent, plus de facilités dans les conditions d’investissement, réduction des restrictions concernant l’importation des marchandises et des services dans le marché vietnamien….

En revanche, le Vietnam aura plus de facilités dans l’exportation de ses marchandises vers le vaste marché américain, et compte sur une augmentation des investissements des Etats-Unis ; ce qui est plus important encore, c’est que le Vietnam va bénéficier du statut de la nation la plus favorisée et disposera ainsi plus de conditions favorables à sa participation à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC).

Un fait plus évident encore, après un retard de plus de trois ans dans les pourparlers, ce n’est pas sans causes apparentes que le Vietnam a changé subitement et rapidement d’attitude. La raison est que les investissements au Vietnam ont été fortement réduits. Le niveau d’investissement étranger a baissé de 2,1 milliards de US en 1997 à 600 millions US cette année. Le Parti Communiste Vietnamien (PCV) est conscient du danger d’une crise économique pouvant s’étendre aux domaines politique et social. C’est ainsi que le Traité commercial avec les Etats-Unis a été hâtivement conclu avec l’espoir qu’il pourrait aider le gouvernement à surmonter la crise. Cependant, l’imprévu s’est produit soudainement, à la dernière minute, le Vietnam a repoussé la signature de l’accord ; le 21 septembre, lors de sa tournée dans les pays du nord européen, Phan Van Khai a déclaré d’une façon confuse que le traité comporte encore "plusieurs points nécessitant d’être réexaminés, c’est pourquoi le Vietnam ne peut pas signer". Quelle est la vraie raison ?

Les hypothèses

Tout d’abord, l’accord sur la convention préliminaire devrait évidemment être approuvé par le bureau politique, car il s’agit ici le résultat d’un processus s’étant prolongé pendant plus de trois ans et non pas d’un fait ni d’une décision inopinée. Par ailleurs, le vice Premier Ministre (et membre aussi du bureau politique) Nguyen Tan Dung a mené en personne les pourparlers qui n’ont pas été laissées à quelqu’un de moins bien placé et moins compétent que lui. Enfin, comme exposé plus haut, la signature de l’accord aidera Hanoi à stabiliser la situation économique, et aidera exceptionnellement le trio Phieu – Khai – Luong à s’en approprier le succès. Donc, quelle est la pression capable d’empêcher la signature à la dernière minute ? Trois raisons peuvent être envisagées : 

  1. Pression provenant de la Chine exigeant la suspension de la signature du Traité

Au cours de ces dernières années, parallèlement aux négociations du Traité Commercial, apparurent des signes indiquant un rapprochement plus étroit Etats-Unis – Vietnam dans le domaine militaire. Pendant ces derniers temps, ont eu lieu des rencontres et des visites entre les généraux des deux côtés, des officiers vietnamiens sont invités à venir aux Etats-Unis pour visiter le pays ou pour s’y entraîner. En outre, Hanoi espère obtenir l’aide américaine pour le rééquipement moderne de son armée. Ce fait a évidemment provoqué à la Chine pas mal de contrariétés et de tensions à l’égard du Vietnam.

A présent, avec la signature du traité, ce dernier se rapprocherait encore plus des Etats-Unis et il est évident que la Chine ne voit pas d’un bon œil son cadet échappé à son contrôle et se rapprocher de son antagoniste ; c’est ainsi qu’elle même et certains clans à l’intérieur du PCV ont suscité des pressions retardant la signature définitive du traité, que la visite du secrétaire d’Etat américain à la défense prévue pour fin septembre fut annulée et que, à la réunion du plénum le 7 octobre, il a été décidé d’ajourner la signature du traité.

Quelques jours seulement après cette réunion, Pham The Duyet conduisit une délégation se rendant à Pékin où il s’exprima en de violents termes empreints d’esprit conservateur, signe montrant que Hanoi a choisi de ne pas déplaire à Pékin et garde ainsi une certaine distance vis-à-vis de Washington.

  1. Pression provenant de la dissension et d’intérêts conflictuels à l’intérieur du Parti

Une conséquence du traité commercial avec les Etats-Unis pourrais être le conflit des intérêts à l’intérieur du Parti. Le traité exige la transparence dans les recettes et les dépenses, le respect des lois et règlements et la création de conditions permettant aux hommes d’affaires étrangers à rivaliser avec les entreprises étatiques sur le même pied d’égalité. Il s’agit donc d’une menace pour les clans du Parti s’arrogeant le monopole d’un certain nombre de domaines économiques pour leurs intérêts personnels, en particulier, les influences de l’armée n’acceptant pas de perdre ses avantages et profits sur les régions économiques qu’elle contrôle au cours des années passées.

Par ailleurs, le clan conservateur accuse à présent le clan du gouvernement d’être en train de "brader le pays", craignant que le pouvoir du Parti ne soit menacé si on en arrive à ouvrir largement tous les domaines de l’économie. Le groupe détenant le pouvoir suprême dirigé par Do Muoi et Vo Van Kiet dispose aussi de la possibilité de contrôler la situation interne du Parti et constitue le point d’appui pour les groupes défiant le pouvoir et rivalisant d’influence avec le trio Phieu –Khai – Luong.

  1. La crainte de "l’évolution pacifique"

Poussés par la nécessité de survivre, les communistes vietnamiens s’efforcent d’améliorer les relations économiques avec les Etats-Unis. Toutefois, la crainte d’une "évolution pacifique" reste constamment leur obsession. Après l’accord préliminaire de juillet concernant le traité commercial, la Secrétaire d’Etat américain Albright a abordé le problème des Droits de l’Homme lors de sa rencontre avec Le Kha Phieu. D’après certaines informations de source diplomatique, cette entrevue s’est déroulée de façon assez rude entre les deux côtés.

Madame Albright a particulièrement soulevé les revendications liées à l’amélioration des domaines religieux, du travail et des médias. Au cours d’une conférence de presse tenue le 06.09.99 à Hanoi, elle a déclaré que les relations entre les deux pays ne seront pas complètement normalisées "jusqu’à ce que les Droits de l’Homme au Vietnam soient respectés". Cette déclaration ainsi que les pressions pour faire avancer les Droits de l’Homme s’étant exercées au cours des années passées ont évidemment amené les dirigeants communistes à observer des réserves et à bien réfléchir quant à la signature du traité avec les Etats-Unis.

En se basant sur les données et les analyses abordées plus haut, il est très possible que le PCV a subi une pression globale provenant des trois raisons exposées. Une des trois suffit pour retarder la signature du traité, or ici, puisque les trois raisons agissent ensemble, l’ajournement de la signature parait absolument inévitable.

D’une manière générale, ces constatations laissent prévoir que si aucune solution ne vient résoudre immédiatement le problème, le traité a de fortes chances d’être classé pendant quelques années, et cela pour deux raisons principales :

  1. L’élection du président des Etats-Unis en l’an 2.000 va reléguer cette affaire au second plan ;
  2. Les dispositions du commerce international peuvent devenir plus rigoureuses suite aux décisions de l’Organisation du Commerce Mondial réunie fin novembre à Seattle, USA.

Probablement, c’est pour faire face à ces problèmes insolubles et aussi pour apporter une solution à la dégradation économique actuelle, que le Bureau politique du PCV s’est réuni début novembre avec un ordre du jour centralisant les délibérations sur le domaine économique.

L’on peut faire les constatations suivantes :

  1. La position du trio Phieu – Khai- Luong est affaiblie, conduisant ainsi à un état de rivalité interne très acharné, sans compter les pressions à l’extérieur du Parti. Malgré l’accord préliminaire avec les Etats-Unis sur le traité commercial, le Bureau Politique a dû enfin renverser sa décision initiale à cause de la pression tant interne que chinoise. C’est ici un signe d’obstruction dans la façon de remédier à la situation critique actuelle du pays, autrement dit, le Parti s’affaire toujours à chercher une issue. Une autre conséquence de cette situation est l’état de paralysie de la direction. Le professeur Zachary Abuza, un expert américain a observé que le Bureau Politique "n’a pu prendre aucune décision importante depuis les deux dernières années".
  2. Le PCV est dirigé par des incompétents et corrompus qui se sont liés entre eux pour s’enrichir et bénéficier des avantages et des profits au détriment des vietnamiens. Lorsque leurs intérêts économiques sont menacés, ils cherchent par tous les moyens à les protéger sans se soucier de l’enlissement progressif dans la crise de l’économie nationale ; ce qui les intéresse, c’est le besoin de préserver leurs intérêts et leur pouvoir, devant la pauvreté et la famine des vietnamiens.
  3. Le PCV est réellement affaibli et a beaucoup de difficultés pour maintenir ses pouvoirs. Il est en train d’affronter plusieurs défis ainsi que différents choix et ne sait s’il doit avancer ou reculer.

Devant une telle situation, la démarche la plus urgente consiste à   faire des efforts pour accroître la pression exigeant l’amélioration des Droits de l’Homme au Vietnam. Les vietnamiens doivent sensibiliser le gouvernement américain non seulement de ne pas céder aux exigences de Hanoi, mais aussi de s’intéresser aux autres conditions telles que : règlement du problème de la corruption, édification d’un état de droit, respect des libertés syndicales, de presse, etc… Il s’agit ici des revendications indispensables visant à affaiblir les capacités de contrôle du PCV et à créer des conditions favorables à l’établissement d’une société démocratique. En outre de la sensibilisation de l’opinion américaine, les institutions internationales, l’opinion les pays libres dans le monde doivent aussi être sensibilisés, pour soutenir les pressions favorisant la démocratisation du régime. Depuis des années, l’effort vers une plus grande sensibilisation internationale de la communauté vietnamienne a contribué pour une part importante à maintenir une pression permanente, faisant reculer petit à petit le régime.


[Sommaire][ Publications du Vietnam Démocratie ][Retour à la page d'accueil de AVL]