Vietnam Démocratie - Mars 1998

Changement de Dirigeants
du Parti Communiste Vietnamien

La cinquième réunion du 22.12 au 29.12.97 du huitième Comité Central du Parti Communiste Vietnamien (PCV) a abouti à un résultat imprévu : le général Le Kha Phieu a été élu secrétaire général du parti, en remplacement de M. Do Muoi, imprévu non pas du fait que ce général a été choisi par le comité, car depuis ces derniers mois, son nom fut souvent évoqué lorsqu'on parlait du remplaçant de M. Do Muoi, mais parce que cette décision fut prise dans une réunion du Comité Central, alors que, traditionnellement, le changement du numéro un du parti et du pays devrait être décidé dans un congrès du parti. Une telle mesure inhabituelle dépend évidemment de certaines causes et va conduire à bon nombre de conséquences. Avant de les examiner, il serait préférable de résumer les données relatives à la cinquième réunion précitée.

Les données relatives à la cinquième réunion du Comité Central

Le huitième Comité Central du parti s'est réuni en secret la cinquième fois à Hanoi face à une situation pleine de difficultés. Les soulèvements des agriculteurs dans le nord et des fidèles catholiques dans le sud du pays ont créé une ambiance de déstabilisation dans tout le pays et défié les dirigeants du parti. Des troubles du système financier et bancaire au Vietnam ainsi que les crises financières dans les pays du Sud Est Asiatique ont causé beaucoup de difficultés au processus de rénovation économique de Hanoi. La faillite de plusieurs entreprises d'état est actuellement à l'origine de vives discussions à l'intérieur du parti sur le rôle dirigeant de l'économie étatique, alors que la plus grande difficulté vis à vis de l'intérieur du PCV demeure toujours le problème du personnel, du fait qu'il est l'origine de la grave dissension interne depuis plusieurs mois.

Selon les sources citées par les agences de presse, le problème de personnel a occupé presque entièrement les sept jours de réunion, tandis que d'autres sujets non moins importants furent laissés de côté. Dans la décision communiquée à la presse le 30.12.97, quoique le club des dirigeants communistes affirme toujours qu'il continue à intensifier le processus de réformes économiques, il n'a abordé que des principes très généraux tout en reprenant ce qui avait été dit au huitième congrès du parti en 1996.

Les observateurs occidentaux se montrent inquiétés quant au résultat de cette réunion, d'autant plus que, dans son discours de clôture, Le Kha Phieu a mis en garde l'appareil du parti au sujet des risques qui menacent la stabilité tant politique que sociale. Le nouveau secrétaire général du PCV a affirmé le besoin de ''stabilité politique par dessus tout''. Commentant cette déclaration, un diplomate occidental dit que ''Le Kha Phieu ne laissera avancer les réformes que dans la mesure où elles ne mettent pas en cause la stabilité politique'' (AFP du 30.12.97). L'expression ''stabilité politique'' signifie que le PCV doit continuer à détenir le monopole du pouvoir totalitaire dans la direction du pays.

A l'issue de cette réunion, les trois personnalités au sommet, Do Muoi, Le Duc Anh et Vo Van Kiet, se sont officiellement retirés, quatre autres personnalités ont été choisies pour combler les places manquantes au Bureau politique: Nguyen Minh Triet (secrétaire adjoint du comité du parti de la ville de Saigon), Phan Thanh Ngan (général, président adjoint de la Commission Politique Centrale), Nguyen Phu Trong (rédacteur en chef du Magazine Communiste) et Phan Dien (chef de cabinet du Comité Central du PCV), ledit Bureau étant actuellement au complet avec 19 membres.

Quelques traits sur le nouveau numéro un du PCV

Le Kha Phieu, né le 27.12.31 à Thanh Hoa (Nord Vietnam), participait à l'armée communiste vietnamienne depuis 1950 avec le grade de commissaire politique adjoint de compagnie. Il monta ensuite très rapidement en grade et devint, en 1961, commandant du 9ème régiment de la division 304, puis en 1979, commissaire politique adjoint de la région militaire de Tri Thien.

En 1984, pendant la guerre d'occupation du Cambodge, Le Kha Phieu s'occupa du recrutement des ''engagés volontaires'' pour le front du Cambodge et en 1988, il est devenu vice-président de la Commission Politique du Comité Militaire Central. Il a fait partie officiellement du Comité Central du parti en juin 1991 lors du 7ème congrès du parti et deux mois après, il assuma la fonction de Président de l'Office général de Politique au Comité Militaire Central. Au cours du congrès extraordinaire du parti en janvier 1994, il fut désigné membre du Bureau Politique, puis, en juin 1996, au cours du 8ème congrès, il est devenu le numéro cinq de ce Bureau et désigné par Do Muoi comme responsable du Secrétariat Permanent du BP.

Avant le 8ème congrès du parti, on parlait déjà du remplacement de Do Muoi par ce général, mais ce problème n'a pu être résolu au cours du congrès à cause des désaccords et protestations à l'intérieur du parti.

Selon certaines sources, une partie de l'armée, y compris le général Doan Khue, désapprouve la nomination de Le Kha Phieu au premier poste du parti. Comme conséquences de ce désaccord, non seulement Doan Khue n'a pas été proposé au poste de chef d'état comme prévu, mais encore il a perdu son poste de ministre de la défense. Presque tous les commentateurs internationaux pensent que le général Le Kha Phieu est très dur et conservateur.

Plusieurs articles publiés dans la presse internationale n'hésitent pas de le désigner comme un personnage ''ultra conservateur'' en rappelant que, dans le passé, ce général était très impétueux dans la répression des militaires ou membres du parti qui osaient résister aux ordres des dirigeants communistes. Toutefois, au cours de ces derniers mois, il est venu voir M. Hoang Minh Chinh et s'est donné la peine d'écouter ses observations sur le rôle du parti communiste, sur la nécessité de démocratisation du pays....Après cette rencontre, ce dernier a été autorisé à effectuer une tournée de visite dans les provinces au sud Vietnam, en même temps, sa ligne téléphonique a été rétablie. Cette ''bonne volonté'' du général viserait-elle à trouver des appuis nécessaires dans la conquête de pouvoir en cours? En tout cas, à travers le chemin parcouru pour accéder aux hautes fonctions dans le passé et ses actions récentes, on peut affirmer que Le Kha Phieu est quelqu'un qui possède beaucoup de moyens et, évidemment, le nouveau numéro un du PCV va employer tous les moyens possibles pour prolonger son pouvoir totalitaire.

Quelques constatations

Certains disent que, si le Comité Central du PCV doit prendre une décision anormale pendant cette cinquième réunion, c'est parce qu'il est pressé par les circonstances. Face aux protestations des différentes couches sociales qui menacent l'autorité du parti, confronté à la crise financière dans le sud est asiatique qui est en train de menacer l'économie vietnamienne, le groupe des dirigeants du PCV veut maîtriser la situation qui s'échappe au fur et à mesure de son contrôle, et, avec le changement de dirigeant, il espère mettre un terme à la dispute de pouvoirs à l'intérieur du parti afin de rétablir son autorité et régler les difficultés extérieures.

Cette constatation n'est exacte seulement en partie. Elle ne reflète pas totalement les problèmes infiniment plus complexes dans le rapport de force entre les différentes factions du parti. En effet, jamais dans l'histoire du parti il s'est produit un tel phénomène où le trio du sommet part en une seule fois, dans une réunion ordinaire du Comité Central, jamais la nomination du numéro un a été décidée si hâtivement. L'on se rappelle qu'en 1989, alors que la révolution démocratique s'est déclenchée en Europe de l'Est, démolissant à la fois tous les régimes communistes, le PCV avait dû arrêter la politique d'ouverture de Nguyen Van Linh afin de resserrer ses mesures de contrôle. Pourtant , ce dernier n'avait pas été remplacé immédiatement; il a fallu attendre jusqu'au septième congrès, en juin 1991, pour procéder à son remplacement par Do Muoi.

Si Le Kha Phieu tenait complètement la situation en main, il pourrait largement organiser un congrès en milieu d'exercice en vue de ''monter sur le trône'' d'une façon officielle et solennelle, acclamé et applaudi par les délégués de tous les coins du pays. Ainsi, ce n'est pas à cause de la pression des circonstances que la cinquième réunion du Comité Central a pris de telle décision anormale. Il est possible qu'il s'agit d'un ''coup d'état interne'' monté par Le Kha Phieu, et nous sommes en possession des éléments qui appuient cette hypothèse.

Tout d'abord, selon diverses sources, l'inscription ou non du problème de changement de personnel dans l'ordre du jour de la 5ème réunion avait été l'origine de vives discussions dans le Bureau Politique. C'est ainsi que, pendant la période qui la précède, des bruits issus de l'intérieur du parti indiquèrent que Do Muoi assumerait sa fonction jusqu'au congrès de 1998. Cependant, avec l'autorité du responsable du Comité Permanent du Bureau Politique, Le Kha Phieu a réussi à imposer un ordre du jour dans lequel le changement du personnel est devenu le principal objet de la réunion.

Ensuite, la perspective d'un général de l'armée devenu secrétaire général du PCV ne rassure pas les composants civils dans le parti comme dans l'appareil gouvernemental de Hanoi. Ce qui explique que, pendant ces derniers mois, un nombre de cadres et membres du parti s'évertua à travailler pour la candidature de Nguyen Van An, un membre civil du politburo qui détient les fonctions de chef de la Commission Centrale d'organisation du parti, un poste important qui avait permis à Le Duc Tho de semer partout la terreur selon sa volonté. Toutefois, pour le moment, Nguyen Van An n'a pas assez d'influence et d'appuis nécessaires pour concurrencer Le Kha Phieu, mais dans 6 mois ou un an, ce rapport peut changer. De ce fait, ce dernier aurait cherché coûte que coûte à prendre possession de ce premier poste du parti avant que l'adversaire ait le temps de se renforcer.

Enfin, Le Kha Phieu n'est pas entièrement soutenu par l'armée. Selon bon nombre de commentateurs, ce fut à cause de l'opposition d'une faction de l'armée qu'il ne pût pas remplacer Do Muoi lors du 8ème congrès en juin 1996. Aussi au prochain congrès de mi exercice de 1998, ne serait-il pas certain que le changement de dirigeant s'effectuerait selon son désir, et c'est ainsi qu'il préférerait que sa nomination eût lieu dans une réunion du Comité Central, ce qui est plus évident, quoique peu honorable.

Au cas où l'hypothèse du ''coup d'état interne'' devient une réalité, la situation interne du PCV dans les jours à venir ne sera certainement pas stable. Les autres clans attendront le moment propice pour renverser la situation et ce sera une très sombre perspective qui attendra le parti.

Les difficultés qui attendent les dirigeants du PCV

Quoique le PCV ait changé ses dirigeants, les difficultés rencontrées ne sont pas pour autant résolues, d'autant plus que de nouvelles autres s'y ajoutent encore. Nous pouvons en citer les 3 principales :

1) L'inquiétude des investisseurs internationaux rendra plus difficile le processus de rénovation économique.

Presque tous les observateurs internationaux ont manifesté leurs inquiétudes à la nomination de Le Kha Phieu, notamment lors de la cinquième réunion, l'on n'a relevé aucune volonté du parti de trouver une solution aux difficultés du processus de rénovation. Selon l'AFP, les investisseurs étrangers estiment que le PCV n'émet que des signaux complètement contradictoires entre eux seulement en quelques mois: ils veulent faire allusion à la nomination en Septembre 1996 de Tran Duc Luong et Phan Van Khai, deux personnalités connues pour leurs tendances réformistes, un signe positif à leur égard, mais quand le parti choisit un général de l'armée connu comme extrêmement conservateur qui place les intérêts du parti au dessus de la nécessité de réformes économiques, il est clair qu'il s'agit d'un signal très négatif à leurs yeux. Cette appréhension est certainement à l'origine de la prudence de la part des investisseurs dans les projets des affaires entreprises au Vietnam. En 1997, le nombre d'investissements étrangers a baissé de façon inquiétante. L'inquiétude vis à vis du changement de dirigeants communistes va influencer sûrement sur le chiffre des affaires investies dans l'année 1998, et le processus de rénovation économique, déjà en pleine difficulté, se trouvera de plus en plus menacé.

2) Le changement de personnel va causer plus de difficulté interne pour le PCV

Le départ du trio Do Muoi, Le Duc Anh, Vo Van Kiet est en train de créer un vide de pouvoir dans le parti. En effet, quoique, en apparence, le changement de personnel ait un air décisif, la réalité est qu'il met le PCV dans un état chaotique. Les nouveaux personnalités, tels que Le Kha Phieu, Tran Duc Luong, Phan Van Khai n'ont pas assez de poids révolutionnaires et de prestige de leader en comparaison avec le trio sortant. Ils n'ont pas non plus ni capacité ni position qui leur permettent de surpasser les autres membres du Bureau Politique, et, par conséquent, ne peuvent tenir tous les pouvoirs. Afin de continuer à garder leurs fonctions, le nouveau trio doit s'appuyer sur d'autres forces du parti. Par ailleurs, ils sont confrontés à un héritage plein de difficultés laissé par leurs prédécesseurs, alors qu'ils manquent de capacité et de pouvoir pour les résoudre et que, d'autre part, le trio sortant veut toujours jouer le rôle de ''super dirigeants'' pour influencer sur la politique du parti. Cette situation a placé le PCV dans un vide de pouvoir dans lequel l'intérieur du parti continue à se diviser, d'autant plus que le changement subite de personnel du Comité Central a certainement provoqué des mécontentements dans l'infrastructure, toutes ces difficultés vont réduire la capacité d'action et de manoeuvre des nouveaux dirigeants.

3) Les difficultés économiques augmentent rapidement l'instabilité

L'une des priorités de Le Kha Phieu est de résoudre le problème des instabilités sociales en vue de maintenir la stabilité politique. Cependant, la prochaine situation montre que les instabilités sous tous les aspects au Vietnam vont augmenter en fonction de la crise économique. Actuellement, la crise financière qui sévit dans le Sud Est Asiatique est en train de s'étendre au Vietnam. De prime abord, l'investissement des pays de la région va baisser; ensuite, les marchandises vietnamiennes ne peuvent concurrencer avec ces pays à cause des conséquences de pertes de valeurs financières, de la baisse des prix à l'exportation pour concurrencer dans un marché plein de difficultés. La croissance économique du Vietnam va être stagnante, et la vie des vietnamiens va devenir plus malheureuse, l'injustice et la corruption vont avoir l'occasion de se développer plus fortement. Dans ce sombre cadre, le risque de désordres sociaux se précise de plus en plus et va conduire aux conséquences imprévisibles au point de vue politique.

L'année 1998 sera pleine de difficultés pour le groupe de dirigeants communistes. Le nouveau personnel n'aura certainement pas assez de capacité ni pour résoudre les problèmes ni pour résister au processus de démocratisation qui doit nécessairement se produire. Néanmoins, nous devons prendre garde du fait que, muni de moyens lui permettant d'effectuer un ''coup d'état interne'', Le Kha Phieu et les autres nouveaux dirigeants du PCV vont user de toutes sortes de manoeuvres pour saboter les mouvements démocratiques, en lançant de faux objectifs afin de désorienter les combattants pour la démocratie dans le pays et à l'étranger.

D'autre part, l'estimation de tel ou tel personnalité comme étant conservateur ou réformiste à la manière de la presse occidentale en parlant des dirigeants du PCV ne correspond pas à la réalité. Le Kha Phieu, comme Tran Duc Luong et Phan Van Khai sont tous représentatifs du clan des conservateurs, conservateurs dans leur idée de pouvoir unique, conservateurs dans le maintien coûte que coûte du régime dictatorial, conservateurs du fait qu'ils résistent sciemment au courant de démocratie. Aussi, les vietnamiens devront-ils intensifier leur effort de lutte pour le processus de démocratisation. C'est seulement par cette voie que nous puissions créer des pressions obligeant le régime de Hanoi à libérer les prisonniers politiques, à respecter les libertés religieuses, de presse, d'expression....C'est par la lutte que nous arriverons à mettre un terme à la dictature, édifier la démocratie et conduire le Vietnam vers la voie du développement

Nguyên Duc Quang


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