Vietnam Démocratie - Avril 1997

Interview de M. Ha Si Phu et M. Tieu Dao Bao Cu

(Introduction VNN) Le 7 Mars 1997, la communauté vietnamienne a passé une journée de fête du nouvel an Dinh Suu (l’année du Buffle) pleine de signification, une journée où la Conférence Unie des Vietnamiens Libres a déclenché à Frankfurt, Allemagne la campagne connue sous le mot d’ordre ‘’Nous n’oublions pas’’.

Cette fête est l’occasion pour les réfugiés vietnamiens à l’étranger d’exprimer leurs pensées et espérance qu’ils ont toujours réservées à leur compatriotes au Vietnam qui sont en lutte pour la liberté et la démocratie. Cette campagne a eu un écho à travers la voix des deux intellectuels représentatifs de la dissidence : M. Nguyen Xuan Tu alias Ha Si Phu et M. Tieu Dao Bao Cu.

A l’initiative de l’Alliance Vietnam Liberté (AVL), du Comité Organisateur de la fête et avec l’aide des réfugiés vietnamiens en Europe de l’Est, une interview a été réalisée. A partir du fin fond de la patrie, deux voix s’élevèrent comme pour graver l’espérance commune du peuple dans des coeurs vietnamiens de l’autre bout des terres et des mers lointaines...

Le Comité Organisateur (CO) : Pourriez vous nous parler des conditions de vie des personnes opposantes emprisonnées dans le passé comme dans le présent ainsi que leurs familles ?

Ha Si Phu (HSP) : Je parle seulement des cas de ‘’malheur’’ dans le domaine de la pensée. Dans la logique normale, au moment où la constitution reconnaît le droit à la liberté de pensée et le droit d’être informé du citoyen, pour tous les cas que j’ai connus, ces personnes sont innocentes, même elles ont le mérite de faire du bien à la société.

Cependant, avec la façon actuelle d’appliquer la loi de l’Etat comme de tout autre pays dit socialiste, il suffit de penser, parler, écrire autrement, contrairement au Parti pendant cette seule période de temps, l’Etat pourra d’une façon ou d’une autre trouver un motif d’inculpation, et dans un système qui place la politique de pensée avant tout, le crime ‘’d’opinion’’ est la plus grave.

Tout le monde sait que l’implication dans un tel crime signifie ... sans délai : l’existence de l’intéressé est considérée comme terminée, même vivant, il ne peut rien faire, quoique cette punition soit écrite ou non, mais la punition non écrite est plus importante, parce que le système d’administration s’est basé sur une idéologie pour déclarer qu’il détient directement le pouvoir de façon générale et absolue.

Ce système possède une méthode très subtil pour administrer l’être humain grâce à la gérance de l’identité, de la nourriture, des relations et des conditions de subsistance. Comme moyens, il existe la gérance par la police, par les services de l’information, par les organes annexes du parti dans la région, par des gens qui désirent apporter leur concours aux gens du pouvoir afin d’être admis dans le système, puis la gérance de la masse. Avec un tel réseau, le cadre ou le citoyen, que je qualifie de ‘’non fidèle à la religion’’, c’est-à-dire qui s’exprime contre Marx et Lénine, ne peut jamais s’échapper, avec leur famille, du cage dressé par ce système immuable ; celui qui, avant de tomber en défaveur, avait une maison ou un peu de fortune privée, peut subsister passablement, tandis que celui qui dès l’origine était défavorisé dans la dispute des pouvoirs et profits, doit faire face à des difficultés insurmontables.

CO : Quel est votre impression en apprenant l’existence de la campagne ‘’Nous n'oublions pas’’ visant à soutenir ceux qui luttent pour la liberté et la démocratie au Vietnam ?

HSP : A mon avis, le fait de s’intéresser à la patrie, de vouloir faire de tel sorte que notre Vietnam ne cède en rien aux autres pays est le droit de chaque Vietnamien, qu’il soit à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. En même temps, c’est aussi un devoir auquel personne ne peut s’opposer. Personnellement, j’apprécie beaucoup l’initiative qui crée cette campagne. Les Vietnamiens vivant loin de la patrie l’aiment tous. Mais je sais que la compréhension réciproque entre ceux à l’intérieur et à l’extérieur du pays reste à présent limitée à cause de la restriction de l’information, toutefois, je pense que ce fait ne peut nous empêcher de nous révéler nos idées.

Je réfléchis justement au Secrétaire Général du Parti Communiste Vietnamien Do Muoi lui même qui a déclaré qu’il faut ‘’passer par dessus les divergences’’ pour adopter l’objectif commun comme point identique ! Je pense que les gens ordinaires et innocents que nous sommes n’ont rien fait pour être inquiétés, c’est pourquoi, malgré la méconnaissance mutuelle des détails entre nous, rien ne peut nous en empêcher, nous pouvons nous entretenir sur des sujets d’utilité publique. Néanmoins, je pense qu’il ne suffit pas d’avoir une volonté et un courage, car le résultat dépend de la méthode employée. Entre des gens de bonne volonté, le fait de s’entraider en sentiments et en paroles est pour moi très précieux. En somme, je suis enchanté à propos de cette campagne et reste dans l’attente des bons résultats des mouvements dont nos compatriotes à l’étranger prennent l’initiative.

CO : Pendant votre internement, votre famille a-t-elle eu des problèmes avec les autorités ?

HSP : Le cas de ma famille ne fait pas d’exception avec la règle générale dont j’ai déjà abordé, c’est-à-dire qu’elle subit le même sort que les familles ‘’non fidèles à la religion’’, mais pour nous, nous acceptons de bon coeur les circonstances de notre existence et n’avons rien à parler de nous. Cependant, j’aimerais m’étendre un peu sur le côté intellectuel ayant trait directement à mes écrits et à mon procès. Je pense que j’ai plus de chance que MM. Hoang Minh Chinh, Nguyen Kien Giang, Nguyen Huu Dang, Phung Cung à l’époque, du fait que mes articles qu’aucun ouvrage ou magazine n’a osé publier ont été lus par les cadres, membres du parti et les intellectuels qui, d’une manière ou d’une autre, ont exprimé leur approbation, à tel point que même un ami membre du parti, instruit et occupant une fonction à pouvoir vienne me confier : "Si vous écrivez de telle manière que notre pays abandonne sa queue marxiste et léniniste, ce sera un grand bonheur pour le peuple". Cela me réjouit, mais le nombre de gens qui comprennent cela n’occupe qu’une place minime dans 70 millions d’habitants, devant tant de documents administratifs me critiquant publiquement, tant de conférences où l’on m’insulte ouvertement.

Malgré les débats où il n’y a pas d’interlocuteur, on en arrive enfin à utiliser la police et c’est pourquoi je fus arrêté. Naturellement, pas mal de gens, se référant à ces informations en sens unique ou d’autres plus avisés mais craignant d’être impliqués, s’éloignent de moi. Durant une année où j’étais en prison, ma femme a beaucoup peiné et dépensé; non seulement elle dut se rendre au Nord, alors que sa petite auberge à Da Lat, fermée pour la circonstance, ne rapporta rien, que chaque trajet par avion coûta nos deux mois de pensions, mais encore, arrivée dans la capitale, elle déplaça souvent son lieu de séjour, n’osant pas et ne voulant pas se fixer dans un seul endroit.

De retour à Da Lat, nous sommes confrontés à une autre histoire : ma fragile maison provisoire attenant à l’auberge était toujours l’endroit où mes enfants habitent et organisent leur vie; subitement, les cadres locaux leur demandent de déménager car ils ont besoin d’un local pour réunion. Jusqu’à ce jour j’ignore la suite de cette affaire et j’ai perdu beaucoup de lettres que mes amis m’avaient adressées. Mon ordinateur, l’armoire renfermant les produits chimiques et mes expériences biologiques restent toujours scellés et laissés au milieu de la maison, comme pour nous rappeler que l’affaire n’est pas encore terminée. Telle est ma situation . Nous passons par dessus tous les événements que je viens de rapporter pour vivre calmement, dans l’amour de l’être humain et de la vie....

Le Comité Organisateur(CO) : Pourriez-vous nous dire comment vivent les écrivains, artistes et leurs familles qui luttent pour la liberté et la démocratie, pour la liberté d’expression , de création littéraire ?

Tieu Dao Bao Cu (TDBC) : A mon avis, les écrivains, artistes et intellectuels qui réclament actuellement la liberté de création et la démocratie, ainsi que leurs familles, en général, mènent une existence très difficile. Tout d’abord, l’économie de marché crée des concurrents très dures, et si la situation économique du pays s’améliore, cela ne concerne que ceux qui possèdent le pouvoir ou une bonne position. Ce sont eux qui détiennent les conditions en capitaux, en équipement et en relation leur permettant de monter les affaires et s’enrichir rapidement. Tandis que les écrivains, artistes et intellectuels en manquent, d’autant plus qu’ils sont moins débrouillards pour ne pas dire malhabiles, alors que le revenu légal que leur métier rapporte est souvent très modique. D’autre part, s’ils participent aux revendications des libertés, ils doivent y consacrer leur temps, leur effort et leur volonté. En plus, il ont à faire face aux autorités qui leur cherchent souvent des histoires. De ce fait, il est naturel que leur existence rencontre plus d’obstacles que d’autres, dans le domaine matériel et non pas intellectuel.

CO : Que pensez-vous de la campagne "Nous n’oublions pas" visant à soutenir les personnes opprimées parce qu’elles osent revendiquer les droits de l’homme, la liberté et la démocratie du pays, en particulier des écrivains et artistes ?

TDBC : J’ai juste entendu parler de ce mouvement. Je pense que la modernisation du pays, l’aspiration à la liberté et à la démocratie sont des objectifs du peuple vietnamien, notamment en ce qui concerne ceux qui accordent une importance aux valeurs morales, qui font déjà l’objet d’oppression du régime dictatorial. Les Vietnamiens vivant loin de la patrie, dans des pays libres et démocratiques doivent sentir plus profondément ces aspirations. Vivant loin de la patrie, ils se tournent sans cesse vers elle, ce sentiment et cette responsabilité sont naturellement très louables. S’ils participent en plus aux activités visant à hâter le processif de démocratisation du pays, ils seront plus respectables et vivement appréciés.

Je viens de lire la lette écrite par Vu Thu Duyen à sa mère dans laquelle figure un passage relatif aux recommandations de son père défunt Vu Dinh Huynh (un victime du régime communiste), celui qui a supporté tant de fausses accusations et tant de malheurs. Il y est écrit : "Je vous demande d’allumer une gerbe de baguettes d’encens sur l’autel dédié à la mémoire de mon père en lui disant à ma place que j’ai entièrement accompli le travail qu’il m’avait recommandé de faire avant de partir ". La fille qui doit écrire sur les sombres jours du passé ne le fait pas pour régler ses rancunes avec quelqu’un mais pour que tout le monde, comprenant l’origine des crimes dans les drames, ne la renouvelle pas; car cette malheur est passée, bien passée, mais qui peut garantir que pareille malheur ne retombe sur d’autres innocents, c’est cela que voulait le père de la fille. Je l’admire profondément pour cette généreuse perspicacité et je pense que c’est aussi ce même sentiment précis qui anime ceux qui luttent pour la démocratie, qui doivent arrêter la dictature, les crimes, mais qui n’appellent pas à la vengeance, à la violence sanglante ; car la vengeance n’est jamais bon pour l’homme, notamment dans l’état actuel des choses au Vietnam, sûrement il doit y avoir une meilleure solution à tous les problèmes si nous sommes clairvoyants et fermes.

CO : A propos des écrivains qui réclament la liberté d’expression, de création, la liberté et la démocratie au Vietnam, particulièrement après leur voyage à travers le pays et jusqu’à ce jour, pourriez-vous parler brièvement des difficultés ou des oppressions du côté des autorités qui vous concernent personnellement ?

TDBC : Comme certains le savent, avec le magazine Langbian, la Revue Artistique de Lâm Dông et le voyage à travers le pays en 1988 réclamant la liberté de création, de presse, d’édition, ainsi que la liberté politique, la démocratie et une vraie rénovation, j’ai été sanctionné, relevé de mes fonctions et expulsé du parti. Quoique je faisais encore partie de l’effectif administratif, on ne me payait pas, ne me donnait pas d’autres tâches, dans l’intention de créer des difficultés matérielles à mon égard afin de neutraliser toutes mes activités ; on ne voulait pas que je restais lié à l’administration. J’ai donc présenté ma démission et quitté le fonctionnariat. Ensuite je continuai à créer, à écrire dans les magazines pour exposer mes opinions, réclamer les libertés fondamentales de l’homme.

Ces activités attirent l’attention des autorités qui me surveillent de près, censurent mon courrier, mettent ma ligne téléphonique en écoute et tout récemment me convoquent pour un interrogatoire comme tout le monde le sait. N’ayant point de pension de retraite, ne pouvant exercer ma profession principale qui est l’enseignement et n’écrivant pas pour l’administration, en 1988, alors que mes enfants poursuivaient loin leurs études, j’essayais d’élever des poulets, des lapins, produire des fleurs et des fruits.....En vérité tout ce travail rapportait peu mais ma femme aimait le partager avec moi. A mon avis, ce qui est important, c’est l’état sain du moral ; pour subsister, il faut un système nerveux très stable, un esprit calme devant toute circonstance.

CO : Hormis votre cas personnel où vous subissiez toutes sortes d’oppression de la part des autorités, votre femme, dans l’exercice de sa profession d’enseignante, rencontrerait-elle des ennuis à partir des autorités ?

TDBC : A ce propos, il existe certaine amélioration par rapport au passé, cependant la doctrine de l’identité pèse encore lourd, cette soi-disant ‘’relation’’ a causé tant de malheur à beaucoup de gens quoique personnellement ils n’ont rien fait de mal ou de chose susceptible d’être considérée comme mauvais vis à vis du régime. Comme par exemple le cas de ma famille : ma femme travaille toujours normalement, mais elle est surveillée dans son va-et-vient et dans ses relations. Ceci enlève toute aisance dans l’existence, créant parfois des restrictions dans les rapports avec les collègues et amis. Des gens avisés deviennent prudents dans tout contact, spécialement après mon interrogatoire par la police en fin d’année 1996. Les policiers ont convoqué ma femme pour une enquête ayant trait à ma cartable de documentation pendant tout un après-midi et toute une nuit.

Quant à mes enfants, comme ils habitent loin de chez nous et travaillent dans le secteur privé, ils ne sont pas dérangés par les autorités. Mais il n’est pas agréable, quand les parents et les enfants se communiquent par téléphone pour exprimer leur sentiment privé, de penser et savoir que leurs conversations font l’objet d’une écoute clandestine. Certains de nos amis et connaissances, à mon avis, sont obsédés par le problème de relation, et c’est pour cela qu’ils ont limité leur rapport avec nous.

On peut dire qu’il s’agit d’une peur imaginaire qui subsiste toujours. L’homme ne peut vivre librement tant que les droits du citoyen et de l’homme ne sont pas garantis comme dans une société de droits véritables. D’autre part, je pense que le citoyen doit lui même franchir la peur, pour vivre comme un homme, libre de faire toute ce que la loi n’interdit pas, sans aucune crainte de n’importe qui, de n’importe quel organisme puissant.

CO : En ce qui concerne la lutte pour la liberté et la démocratie au Vietnam, la disparition de Deng Xiaoping a-t-elle influencé sur la situation du pays ?

TDBC : Sur cette question, je ne peux dire quelque chose de concret, seulement j’aimerais m’exprimer d’une façon générale comme suit : la mort de Deng Xiaoping est un fait important qui intéresse beaucoup de pays, notamment ceux du Sud Est Asiatique. Quant au Vietnam, on sait que ce dirigeant a décidé de lui ‘’donné une leçon’’ en 1979. Deng Xiaoping a aussi ordonné la répression sanglante dans l’affaire Tien An Men à Pékin, mais c’était lui aussi qui a décidé l’ouverture économique pour aider au développement de la Chine.

A travers l’histoire, le Vietnam entretient toujours des rapports avec ce pays et se tient toujours sur ses gardes face au voisin colossal avide d’hégémonie. Pendant plusieurs siècles, le peuple vietnamien avait subi l’influence de la culture chinoise et pendant ces dernières décennies, influencé par la politique chinoise et soviétique, le Parti Communiste Vietnamien est divisé en deux fractions pro-chinoise et pro-soviétique ; tout récemment, apparaît la tendance pro-occidentale avec les américains. On doit reconnaître que jusqu’ici les relations avec la Chine restent toujours délicates et complexes pour tous les dirigeants du Vietnam qui désirent protéger l’indépendance et la souveraineté nationales.

Pour le moment, les autorités vietnamiennes suivent de près les leçons données par la Chine dans le domaine politique comme économique. Je pense qu’il ne s’agit pas ici de leur propre problème mais de celui du peuple entier, parce que, dans l’édification du pays, nous pouvons et devons apprendre les leçons appropriées données par d’autres pays, tout en conservant notre indépendance et notre souveraineté. Dans ce domaine, les citoyens avisés manifestent leurs opinions par la pensée et les actes, les autorités ne peuvent pas faire l’indifférent et les autres pays aussi doivent veiller prudemment à leurs relations avec les autorités communistes vietnamiennes.

C’est une lutte pour la démocratie avec l’aide des actions dans le pays pour influencer sur la politique étrangère internationale. Lorsque le peuple décide fermement à rester maître de son sort, aucune force de l’intérieur ni de l’extérieur ne peut le dominer ni le diriger, il n’a pas besoin non plus d’attendre désespérément qu’on lui vienne en aide.

L’histoire du Vietnam a montré que les dynasties féodales dans le passé ne pouvaient triompher des envahisseurs du Nord qu’avec le soutien du peuple. Il en est de même que pour aujourd’hui. Autrement, nous n’auront pas à nous plaindre, puisque le sort de notre peuple ne sera qu’un jeu d’échecs sur la table des forces ambitieuses à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.


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