Vietnam Démocratie - Avril 1999

Le Combat pour les Droits de l'Homme
dans le cadre actuel du Vietnam

Nguyen Ngoc Duc

L’humanité vient de marquer avec fierté le cinquantième anniversaire de la Proclamation Universelle des Droits de l’Homme. Le triomphe de ces droits sur l’absolutisme et la dictature est une vérité évidente. Même au Vietnam, les autorités communistes sont obligées de céder en acceptant de rendre la liberté à un certain nombre de prisonniers politiques et religieux.

Le vénérable Thich Tue Sy, récemment libéré a écrit ces mots significatifs dans sa lettre adressée le 16.10.98 aux autorités vietnamiennes :’’Vu ma situation actuelle, je fais l’objet d’un véritable transfert depuis une petite prison vers une autre plus grande, je demande donc aux autorités de me remettre dans celle où j’ai passé mes quinze dernières années’’.

Quel paradoxe qu’un homme, venant d’être libéré exceptionnellement, demande à réintégrer l’endroit où il a été maltraité durant 15 ans ! Pourtant, ce paradoxe reflète très clairement la situation des droits de l’homme au Vietnam. Ainsi, sortir de prison ne signifie pas retrouver la liberté, n’être plus en état de détention ne signifie pas qu’on peut se comporter comme un homme jouissant de ses droits dans une liberté intégrale.

Dans la grande prison couvrant tout le territoire du pays à laquelle le vénérable Thich Tue Sy a fait allusion, existent encore beaucoup de problèmes sérieux sur les droits de l’homme tels que ceux des prisonniers politiques et religieux, ceux de l’assignation à résidence surveillée et des mesures coercitives, ceux des répressions religieuses, des libertés d’expression bafouées…..Les actions des Vietnamiens pour les droits de l‘homme ont obtenu des résultats importants, lesquels seront d’autant plus importants si les vietnamiens se mettent d’accord sur certaines conceptions de la lutte.

Lutter pour les Droits de l’Homme au Vietnam signifie de faire de telle sorte que tout Vietnamien bénéficie des libertés fondamentales fixées dans la Proclamation Universelle des Droits de l’Homme.

Cependant, face à la présente répression des droits de l’homme dans le pays, devons-nous faire une différence parmi les victimes ? Comprenons-nous que, lutter pour mettre un terme à l’origine de la répression est aussi lutter pour les droits de l’homme ? Deux questions nécessitant beaucoup d’éclaircissements afin que les Vietnamiens puissent concentrer leur volonté et lutter efficacement pour ces droits.

1- Lutter pour tous les opprimés en matière de droits de l’homme

Selon l’esprit de la Proclamation Universelle des Droits de l’Homme, ces droits n’admettent pas de distinction de race, car toutes les races représente par essence l’homme et ce dernier doit bénéficier des droits aux libertés fondamentales solennellement reconnus par l’humanité, ils ne sont pas non plus limités par les doctrines, les religions, l’opinion politique, car quelques soient ces derniers, l’intéressé ne peut être privé des droits dont bénéficie un autre. Cet esprit conduit à ce corollaire: tout homme, en dépit de sa race, de ses convictions, de sa religion, de son opinion politique, faisant l’objet d’une violation des Droits de l’Homme, est victime de l’oppression et doit être défendu de la même façon. Ce concept est appliqué actuellement par plusieurs organisations humanitaires qui, dans leurs interventions, défendent les droits de l’homme..

2- Lutter pour neutraliser l’origine de l’oppression liée aux droits de l’homme

Lutter pour tous les opprimés en matière de Droits de l’Homme est nécessaire mais ce n’est pas encore suffisant. La question qui se pose est : d’où vient cette oppression et comment faire pour y mettre fin ? L’attitude qui consiste à ne pas la voir ou à ne pas vouloir la voir est semblable à quelqu’un qui veut combattre une incendie en soufflant sur le haut des flammes.

Toutes les répressions en matière de Droits de l’Homme dans le monde tirent leur origine du régime et de l’appareil politique ou des décisions prises par l’état . Pour y mettre fin ou les empêcher , ceux combattant pour ces droits doivent s’efforcer à provoquer des changements ou des réformes s’appliquant à la base même du problème qui est politique. Ainsi, il est difficile de séparer les deux problèmes des Droits de l’Homme et de la politique et nier le moindre rapport entre eux.

Actuellement, certaines organisations étrangères pour les Droits de l’Homme s’intéressent aux interventions en faveur d’un certain nombre de victimes tout en évitant d’aborder l’origine des oppressions. Ce choix est issu du concept qui consiste à ‘’mettre hors de la politique le problème des Droits de l’Homme’’, autrement dit, séparer les deux problèmes, pour ne s’intéresser qu’au dernier domaine, sans accorder aucune attention au régime, à l’appareil et aux décisions politiques ainsi que leurs influences directes ou indirectes sur les droits de l’homme. Le concept ci-dessus de certaines organisations étrangères est compréhensible, car elles sont soumises à des obligations vis-à-vis de leur gouvernement ou des prestataires d’aides.

Pour nous, c’est différent. Aucune condition ne nous oblige à restreindre notre lutte pour les droits de l’homme en faveur des vietnamiens dans le pays. Les victimes de l’absolutisme au Vietnam peuvent nous concerner personnellement.

Comment libérer le peuple de la peur et de la pauvreté quand on ne veut pas mettre un terme à l’origine de la peur et de la pauvreté ? Comment peut-on regarder la lutte pour les Droits de l’Homme au Vietnam comme une sorte d’action humanitaire lorsque les victimes sont notre propre peuple? C’est pourquoi, à côté des actions visant à lutter pour toutes les victimes du régime dictatorial, il est indispensable de contribuer à l’abolition de ce régime, deux aspects inséparables de la lutte actuelle.

A travers la récente libération de prisonniers, Hanoi s’attend à un changement d’objectif dans la lutte pour les Droits de l’Homme venant de la part des Vietnamiens à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Elle espère aussi un relâchement de la pression en matière de Droits de l’Homme. Toutefois, tout ce à quoi elle s’attendait ne s’est pas produit. De l’intérieur du pays jusqu’à l’étranger, jaillit de partout cet esprit déterminé de régler jusqu’à ses racines le problème de Droits de l’Homme dans le pays.

Les déclarations énergiques de presque tous les anciens prisonniers politiques, les luttes de grande envergure pour les Droits de l’Homme lancées en décembre dernier en sont la preuve. Du côté de la communauté internationale, des pressions dans ce domaine accentuent plus fortement leur action sur le régime qui, tout récemment, protestait contre une loi américaine visant à sanctionner les pays condamnés pour leur politique de répression religieuse.

1- Soutenir les prisonniers libérés

Les vietnamiens doivent soutenir moralement et matériellement les prisonniers politiques et religieux, récemment libérés et retournés au pays d’accueil, les aidant ainsi rapidement d’une part, à se rétablir et d’autre part, à continuer la lutte. Seront bienvenues, les lettres que les vietnamiens leur adresseront pour leur exprimer leur joie ainsi que leurs réflexions sur la situation du pays. Quant aux prisonniers libérés qui n’ont pu s’expatrier, nous devons constamment mettre en garde la communauté internationale contre les manœuvres du régime leur créant des difficultés dans la vie courante : domicile, déplacement, activité quotidienne, information…….

Au cours d’un exposé en novembre dernier à Paris, l’ex-prisonnier Tran Manh Quynh a souligné que le plus grand malheur d’un prisonnier politique est’’ d’être oublié’’, et c’est cet oubli qui est la cause de plusieurs décès par épuisement dans un sombre cachot . A présent que certains prisonniers politiques libérés peuvent s’exprimer, pourquoi ne pas créer des conditions pour qu’ils exposent clairement ce que, dans le passé, ils avaient voulu communiquer clandestinement à l’extérieur à partir de la prison.

2- Exercer des pressions obligeant Hanoi à libérer tous les prisonniers politiques et religieux

Nous nous réjouissons lorsque Hanoi libère un certain nombre de prisonniers politiques et religieux. Mais nous ne pouvons pas oublier d’autres restés encore en détention dans les prisons : les prisonniers dont les noms sont communiqués par l’ex prisonnier politique Pham Van Thanh et dont plusieurs se trouvent dans une situation critique.

A l’occasion du cinquantième anniversaire de la Proclamation Universelle des Droits de l’Homme, tenons compte de ce fait significatif : déclenchons un mouvement de soutien aux prisonniers politiques et religieux au Vietnam. Comment faire pour secourir les prisonniers en situation critique, pour mettre un terme à l’oubli des prisonniers, pour renforcer les pressions obligeant les autorités à leur rendre la liberté ? Cette lutte aboutira sûrement à de bons résultats avec le soutien de l'opinion et avec l’aide des prisonniers récemment libérés.

3- Lutter contre l’assignation à résidence surveillée et pour l’abolition de l’arrêté 31/CP

Le côté cruel de la mise en résidence surveillée est "la transformation du domicile en prison’’ et ‘’l’emprisonnement sans jugement". L’objectif de cette mesure est de mettre à profit le temps pour détruire la volonté de combattre des opposants, provoquant une mort lente due à l’épuisement aussi moral que matériel ; le vénérable Thich Huyen Quang est l’une des victimes de cette mesure depuis plus de 16 ans à Quang Ngai.

Le 14.04.1997, Vo Van Kiet signa l’ordre de publier l’arrêté 31/CP visant à officialiser l’assignation à résidence surveillée regroupée sous des mots plus lénifiants : détention administrative, cet arrêté permet aux autorités administratives et policières locales de mettre en détention n’importe quel citoyen sans qu’un jugement soit nécessaire.

A présent, le régime applique cette mesure à un certain nombre d’opposants et à presque tous les prisonniers politiques et religieux récemment libérés. Plusieurs organisations humanitaires internationales ont émis des protestations, parmi lesquelles la décision B40736/98 du 17.07.98 du Parlement Européen demandant son abolition.

4- Lutter contre les mesures coercitives vis-à-vis des opposants

En avril 1997, une lettre de M. Ha Si Phu a été diffusée à l’étranger. En la lisant, le lecteur ne peut s’empêcher d’éprouver de la compassion devant sa situation ; même sorti de prison, il n’a pu retrouver une vie paisible, le régime cherche par tous les moyens à lui nuire, matériellement comme moralement. Beaucoup d’autres opposants dans le pays subissent le même sort. Sous ce régime, il n’y a pas seulement que l’emprisonnement ou la détention administrative pour acculer les protestataires dans une impasse sans issue, les mesures coercitives du régime constituent aussi un moyen d’abattre toute volonté de résistance des opposants.

Il s’agit des actions visant à créer des difficultés tant matérielles que morales telles que l’isolement économique, des menaces individuelles ou familiales, des atteintes à l’honneur et à la dignité humaine faites par les organes d’information gouvernementaux, même des semblants d’accidents visant à tuer ou blesser intentionnellement les victimes choisies, comme le cas de M. Nguyen Van Tran ou du professeur Nguyen Ngoc Lan. Contre ces coercitions, il nous est nécessaire de soutenir les opposants dans le pays par des moyens concrets et mettre à profit toutes les forces des médias ainsi que toutes les pressions internationales.

Tout récemment, par le biais de la mobilisation de plusieurs associations vietnamiennes, un certain nombre de députés américains a fondé un Comité dont l’objectif est de protéger les voix de la conscience au Vietnam. Avec cette initiative, les Vietnamiens luttant pour les valeurs des droits de l’homme et la démocratie sont protégés par une ou plusieurs personnalités internationales.

Quoique Hanoi ait rendu la liberté à un certain nombre de religieux, de pratiquants de plusieurs religions, les droits à la liberté religieuse continuent toujours à être foulés aux pieds. Au sujet de l’enquête sur la situation religieuse au Vietnam effectuée par M. Abdelfattah Amor, envoyé spécial des Nations Unies, l’opinion internationale est au courant de l’attitude non coopérative que Hanoi adopte à l’égard de ce dernier, ne lui permettant pas de rencontrer les dirigeants bouddhistes. En même temps, on a appris plus tard que, lors de son arrivée au Vietnam, un nombre de dignitaires caodaïstes ont été arrêtés et internés.

5- Lutter pour mettre fin au monopole des médias

La Constitution du Vietnam socialiste a reconnu les droits à la liberté d’expression et de presse du citoyen. En réalité, ces droits ont toujours été sévèrement interdits ou limités. Actuellement, tous les organes des médias sont restés sous la direction et le strict contrôle du Parti communiste vietnamien (PCV). La presse privée est prohibée et l’état censure de près tous les imprimés.. De ce fait, nous devons accentuer la pression pour supprimer le monopole des médias du PCV, créant des conditions permettant à tout citoyen d’avoir le droit et le moyen de propager ses conceptions politiques et ses idées.

Conclusion

L’espace de temps marquant le cinquantième anniversaire de la Proclamation Universelle des Droits de l’Homme devra ouvrir une nouvelle période à notre présente lutte : notre assentiment unanime sur la conception de combat pour les droits de l’homme, assentiment qui sera la base sur laquelle tous les Vietnamiens peuvent coopérer et coordonner entre eux leurs efforts plus efficacement. Ce qui nous cause le plus d’enthousiasme, c’est que la plupart des associations et organisations dans le Congrès de Coopération sont d’un commun accord pour combattre en faveur de toutes les victimes des répressions des Droits de l’Homme au Vietnam. D’autant plus qu’il existe des personnes et organisations, ne se contentant pas de limiter leur sphère de combat pour les victimes de répression dans le pays, coopèrent encore avec d’autres associations et organisations amies en vue de provoquer un changement politique au Vietnam. Ces signes nous permettent d’être optimistes dans la perspective d’un combat pour les Droits de l’Homme dont le résultat final est l’établissement d’un régime vraiment démocratique. C’est seulement lorsque le peuple vietnamien sera réellement maître de son destin et de son pays que s’achèvera la situation répressive qui s’est déjà assez exercée sur notre patrie.


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