Vietnam Démocratie - Mai 1998

Les Médias au Vietnam

I - La situation de la Presse au Vietnam

On compte actuellement près de 500 journaux, hebdomadaires, périodiques et magazines dans toutes les grandes villes comme Saigon, Hanoi, Hai Phong, Hue, Nha Trang, Can Tho... et dans toutes les provinces. Quoique ce chiffre soit l’équivalent au total de la presse à l’étranger distribuée à un nombre de vietnamiens 25 fois plus réduit, le gouvernement communiste s’en est montré fier en vantant la liberté de presse dans le pays. Outre que les quotidiens servant de tribune officielle du Parti Communiste Vietnamien (PCV) tels que Le Peuple, l’Armée Populaire, le magazine Défense Nationale du Peuple, il en existe plusieurs autres appartenant aux organes de la masse satellite du PCV, comme Le Front Patriotique, l’Association Scientifique et Technique, l’Union des Femmes, Confédération Générale du Travail, le Club de la Jeunesse Communiste... Ces derniers publient des informations sur presque toutes les activités sociales, mais sous le contrôle rigoureux, dans le domaine politique, de la Commission Centrale d’Idéologie et de Culture du PCV, du Ministère de l’Intérieur et du Ministère de l’Information et de la Culture.

Toutefois, un certain nombre de journalistes, par "conscience professionnelle" ne cessent de surveiller et de profiter des failles gouvernementales pour exposer les réalités sociales, par exemple au moment de la campagne "de libre publication des lettres et arts et du franc parler" encouragée par Nguyen Van Linh en 1989, ou tout récemment, avec l’appel de l’Etat à multiplier les dénonciations de corruption, plusieurs articles de presse ont révélé les cupidités des cadres, les distinctions de traitement, etc...

Pour apaiser la colère et les mécontentements de la population, les dirigeants communistes ont exploité ces articles qui, peu à peu, attirent le public grâce aux révélations des mystères cachés à l'intérieur du parti. Les factions au sein de ce dernier qui se disputent profits et privilèges profitent aussi de ce tribune pour salir le camp adverse et réduire son influence. Ces faits ont encouragé un nombre d’écrivains et journalistes de faire mieux : ils commencent à réclamer le droit à la liberté de recherche d’information sur la vérité, afin de résoudre jusqu’au fond le problème de la corruption... C’est donc le premier pas dans le processus d’officialiser la réclamation du droit de libre expression au Vietnam.

En dehors de quelques bulletins d’information et magazines clandestins des mouvements démocratiques ou des dissidents dans le pays, comme les bulletins "Le Saigonnais", "Le professeur de Tan Dinh", "Démocratie et Etat de Droit" diffusés en quantité limitée et clandestinement sous diverses formes, mais qui intéressent beaucoup de gens grâce à leurs révélations sur les secrets les plus profonds du parti, dont le contenu vise directement les plus hauts dirigeants du régime, alors que presque toute la presse officielle n’attire guère la population, dégoûtée par la langue de bois quotidienne en faveur du parti. Le développement de la presse pendant ces dernières années, en même temps que celui des investissements étrangers, est dû aux prestations publicitaires des produits importés et aux services tout à fait nouveaux par rapport au passé.

Bref, avec sa capacité d’adaptation aux événements, la presse vietnamienne actuelle acquiert assez d’informations variées plus attirantes pour le lecteur que par le passé. Le public actuel cherche à lire les informations relatives aux faits quotidiens de société, fléaux sociaux, corruption des fonctionnaires, dilapidation des biens publics. Par ailleurs, avec la présence des journalistes étrangers, le régime ne peut ni pratiquer une censure rigoureuse ni contrôler sans ménagement comme auparavant, pour éviter d'être accusé de violation flagrante des droits de l’homme. C’est ainsi qu’un certain nombre d’opposants intellectuels ont réclamé courageusement la liberté de la presse et des médias, car ils savent que ces réclamations seront rapidement propagées dans le pays, alors que, à l’étranger, elles auront le soutien des organisations de défense des droits de l’homme, empêchant ainsi Hanoi de prendre des mesures de répression brûtale à leur égard.

II - Les médias électroniques

Actuellement, le Vietnam n’est pas relié directement au réseau Internet car il doit passer par des passerelles en Australie, et la pratique de cette technique reste encore à l’état embryonnaire, limitée aux échanges de messageries électroniques entre certaines personnes dans le domaine universitaire ou aux échanges d’informations entre les ministères et leurs services par Email. Il n’y a que deux réseaux Internet internes dont le plus grand système est NetNam, fondé par l’Institut de l’Industrie et d’Information en décembre 1994 et essentiellement réservé aux organes gouvernementaux, entreprises, organisations non gouvernementales et internationales. Afin de répondre aux besoins de plus en plus nombreux, NetNam a établi un nouveau système à Saigon en février 1996, mais les frais d’utilisation sont très coûteux.

Les utilisateurs d’Email ne sont pas nombreux. On compte environ 4.000 boîtes aux lettres dont la plupart appartiennent aux services administratifs, instituts d’études et ministères et quelques centaines de privilégiés. Ce système est en cours de développement. Selon les prévisions, vers fin 1997, le Vietnam devait être relié à Internet par deux portes d’entrée, l’une à Hanoi et l’autre à Saigon. En septembre 1996, le gouvernement a décidé de mettre sur pied un Comité d’administration d’ Internet placé sous la responsabilité du Ministère des Sciences, d'Industries et de l'Environnement, en coordination avec L’Office général des Postes et d’autres ministères. Certaines composantes de la presse et des sociétés étatiques ont apprécié les avantages du système, comme par exemple l’hebdomadaire anglais Saigon Times Weekly et le quotidien Saigon Time Daily, lesquels comptent créer un Web Page sur le réseau Internet lorsqu’ils auront résolu les aspects juridiques, les conditions de marché et de technique. A présent, on y trouve un Site Web avec de la Voix du Vietnam communiste, et dans le monde des affaires, certaines sociétés y ont établi leur présence telle que Saigon Tourist.

En dépit des conditions suffisantes en infrastructure comme en technique lui permettant de se relier à l’Internet, le régime reste très réticent. Ce qui l’inquiète, ce n’est pas l’influence culturelle de l’occident sur le réseau, mais l'impacte politique de ce dernier, notamment avec la diffusion par la communauté vietnamienne à l’étranger des informations défavorables pour son image, telles que celles dénonçant les violations des droits de l’homme dans le pays, ou celles sur les méfaits des membres du Comité central du PCV, gardées jalousement secrètes.

Début septembre 1997, comme le Vietnam et les autres pays de l’ASEAN avaient décidé de censurer le réseau Internet, quinze organisations de défense des droits de l’homme, dont Human Rights Watch Asia et l’Union des Utilisateurs d’Internet en France, ont adressé à l’ASEAN et ses membres des lettres exprimant leurs inquiétudes sur le fait que des obstacles aux informations sur ce réseau portent atteinte à la liberté d’expression. Hanoi se trouve pour le moment devant un dilemme: se relier au réseau est une action à entreprendre tôt ou tard, mais agir de manière à empêcher les communications de nature hostile au régime est un problème infiniment compliqué. Même sous son contrôle, presque tous les réseaux Internet du régime seraient inondés d’informations internationales, ainsi que celles des vietnamiens à l’étranger sur la lutte pour la liberté et la démocratie du pays.

III - La presse reste toujours un moyen stratégique de l’évolution pacifique

Depuis ces dernières années, les hauts dirigeants du régime appellent sans cesse à s’opposer à l’évolution pacifique et ordonnent à la presse d’obéir aux principes de diffusion d’informations non nuisibles au prestige du parti et de l’Etat, ne touchant pas aux secrets d’état. Le journaliste Nguyen Hoang Linh du magazine Doanh Nghiep (Entreprise) a été emprisonné pour avoir dévoilé la contrebande et les détournements de fonds commis par les responsables des douanes. Tout récemment, en fin d’année 1997, une série de réclamations de démocratisation, de liberté de pensée, de presse a été entreprise officiellement à Hanoi par l’ex général Tran Do, le professeur Phan Dinh Dieu, l’ex membre du comité central du parti Hoang Huu Nhan. Les documents concernés ont été communiqués rapidement à l’opinion mondiale par les agences de presse américaines, françaises... Durant l’année 1997, la liberté de la presse, la liberté de pensée ont fait l’objet des revendications permanentes des opposants avec le consentement unanime de toutes les composantes sociales: catholiques, bouddhistes, dissidents, avec les intellectuels Nguyen Thanh Giang, Hoang Tien, Ha Si Phu, Tieu Dao Bao Cu...

Face à la situation des médias qui a tendance à échapper de plus en plus au contrôle du régime, les dirigeants communistes ont lancé différentes mesures visant à resserrer le contrôle du système sur la presse. Le 6 septembre 96, le ministre de la culture et de l’information Tran Hoang déclara que les journalistes devraient suivre une formation entraînement sur 3 aspects, conformément à la décision du 8ème congrès du parti :

1) sur les techniques avancées en informatique, Internet et Email,

2) sur les médias,

3) sur les lignes de conduite et les politiques du PCV.

Cette mesure vise à passer en revue les orientations des journalistes vietnamiens, en vue de contrôler ceux qui ont oublié "l’orientation socialiste" dans l’exercice de leur profession, autrement dit, ceux qui ne savent pas louer le parti et ses dirigeants. Comme exemple typique, on peut citer le cas des 3 magazines Hanoi Moi (Hanoi Nouveau), Tien Phong (Avant Garde) et Thuong Mai - Phap Luat (Commerce - Législation) dont les sièges sociaux ont été envahis et fouillés par la police, pour avoir "révélé les secrets d’Etat". En vérité, les journalistes progressistes n’osent pas toujours exprimer ouvertement leurs pensées mais ils le font parfois sous forme de motion, car la loi de la presse et d’édition stipule à l’article 22 : "Il est sévèrement interdit de publier les ouvrages à teneurs suivantes :

1)- S’opposer à l’Etat socialiste, saboter l’union du peuple,

2)- Propager la violence, la guerre d’invasion, la haine entre les peuples et le peuple d’un pays,

3)- Falsifier l’histoire, rejeter les exploits révolutionnaires, porter atteinte aux grands hommes, aux héros, aux images de l’organisation...

4)- Révéler les secrets du parti ".

Les responsables du département de la culture et de l’information ont déclaré le 8 octobre 96 que l’ordre a été donné à la presse et aux journalistes de s’arranger et écrire"mieux", notamment la presse distribuée à l’étranger. Tout récemment, le 25 août 97, le chef de la commission culturelle et idéologique du parti Do Huu Tho a déclaré dans une réunion que "les publications et l’édition des ouvrages culturels vietnamiens nécessitent la supervision du parti et fonctionnent dans le cadre des lois". Selon lui, la presse doit être "la voix du parti, de l’état, des organisations sociales, la tribune du peuple" Toutefois, il n’a pas précisé les mesures prises par le parti pour renforcer le contrôle de la presse.

Pour ce qui concerne les soulèvements du peuple à Thai Binh, Dong Nai, Xuan Loc, les dirigeants du parti ont fait part de leurs accusations dans une circulaire secrète à l’intérieur du parti :"Le fait que la presse occidentale et les organisations réactionnaires dans la communauté vietnamienne à l’étranger se montrent intéressées, encouragent à temps les désordres dans le diocèse de Tra Co (Dong Nai), lient cet événement avec celui qui s’est produit plusieurs mois auparavant à Thai Binh, nous amènent à prendre garde aux manoeuvres des forces hostiles pour nous nuire..... Dernièrement, à travers le système Internet et Fax, plusieurs organes du pays ont reçu des textes incitant à la révolte et appelant à renverser le gouvernement. Nous ne pouvons le laisser passer sans prendre de précautions"

Certaines des actions des mouvements démocratiques, qui ont agi sur la presse dans le pays, concernent les échanges d’informations, d’opinions de plus en plus variées et riches en contenus entre un nombre de professionnels, d'intellectuels à l’intérieur et à l’extérieur du pays par le biais d’une tribune intermédiaire. Des phénomènes constatés dans les documents politiques circulés dans le pays montrent que la capacité de contrôle du parti s’affaiblit de plus en plus. Comme rare événement, le régime a déclenché une campagne appelée "prenons garde vis à vis des actions ennemies des réactionnaires à l’étranger" et commencée le 15 septembre 96, lorsque la télévision de la province de Quang Nam - Da Nang lisait des commentaires accompagnés d’image de quelques scènes de manifestation des réfugiés vietnamiens pour justifier ce qu’il appelle "les manoeuvres de l’évolution pacifique de l’occident et des groupes de réactionnaires vietnamiens à l’étranger".

Concernant la presse étrangère au Vietnam, le parti a aussi renforcé son contrôle. En septembre 1996, la police a tabassé un reporter de Reuters alors que celui-ci photographiait un groupe de commerçants en train de manifester devant le comité populaire de Hanoi. Il fut ensuite arrêté et emmené au ministère de l’intérieur et ses pellicules confisquées. Le 31 octobre 96, les autorités ont ordonné l’extradition d’un reporter américain, chef de bureau de l’hebdomadaire Far Eastern Economic Reviews à Hanoi. Ensuite, le quotidien Nhan Dan, paru le 5 novembre 96, a fait mention de nouvelles réglémentations décidées par le gouvernement, portant sur la limitation du nombre de reporters étrangers autorisés à exercer au Vietnam et sur le renforcement de contrôle de la presse étrangère. Les organisations et sociétés étrangères qui désirent diffuser les informations de presse, organiser une conférence de presse, une exposition, doivent obtenir l’autorisation préalable du ministère de l'information. Un reporter étranger qui désire se déplacer pour telle information ou tel interview doit en informer les autorités compétentes.

IV - Conclusion

Selon les constatations des observateurs internationaux, les médias au Vietnam subissent toujours un sévère contrôle du gouvernement et les rédacteurs en chef sont totalement responsables du contenu de leur publication, afin de parer les "négligences" qui ont tendance à aller à l’encontre "des réflexions de l'Etat" . En dépit de toutes les mesures précitées, bon nombre d’articles de presse du système de média officiel véhiculent quand même des contenus négatifs, tendant à critiquer les politiques incohérentes ainsi que les violations des droits des citoyens de la part du régime. Des documents, ouvrages et magazines ont toujours été publiés et passés clandestinement de main en main puis expédiés à l’étranger pour être retransmis au pays par des émissions indépendantes en vietnamien: Nouvel Horizon ou les radios internationales VOA, BBC, RFI. Dans le processus de démocratisation du Vietnam, la liberté de pensée et de presse est une nécessité importante visant à abolir le système de contrôle et affaiblir le régime. C’est une revendication faisant partie de la première étape exposée dans le document politique "Démocratisation et Développement du Vietnam" promulgué par l’Alliance Vietnam Liberté le 13 décembre 97 à Berlin.


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