Comment les dirigeants communistes vietnamiens réagissent-ils face à la crise idéologique et aux luttes d'influence à l'intérieur du parti?
En dépit de l'impasse dans la recherche d'une idéologie adaptée à la situation, et malgré la lutte acharnée à l'intérieur du parti entre les deux tendances, l'une optant pour le pouvoir au parti et l'autre soutenant le pouvoir à l'Etat, Hanoi a réussi de manière superficielle: il a pu démontrer sa "volonté "de coopération à l'échelle régionale et mondiale (ASEAN, EU) en se montrant prêt à satisfaire les exigences de ses partenaires, il a su attirer des investisseurs étrangers désirant tirer profit à court terme, il a réussi à apaiser certains mécontentements de la population etc...
Ces réussites en réalité n'ont qu'un caractère momentané et qui cachent mal les divergences qui n'ont jamais existé jusqu'ici dans les sphères des hauts dirigeants du parti. Les intentions de ces derniers, en somme, peuvent être provisoirement expliquées par la volonté de maintenir la situation actuelle, le plus longtemps possible, selon des scénarios du plus favorable au plus défavorable:
1) maintenir le pouvoir totalitaire comme à l'état actuel avec la dictature du prolétariat;
2) parvenir à un consensus à l'intérieur du parti, en laissant provisoirement de côté le problème de la dictature du prolétariat, mais en maintenant toujours le principe du parti unique;
3) la tendance victorieuse (à la suite d'un d'accord) peut tolérer l'existence de partis satellites et réserve toujours au PCV le droit de contrôle avant d'entamer le le processus de pluralisme;
4) lutter entre eux jusqu'à l'affaiblissement et l'éclatement du parti.
A quoi vise Hanoi au VIII Congrès du Parti?
M. Nguyen Ngoc Lan a répondu: Au VIè congrès, le mécanisme avait dû être démonté puis rassemblé, il avait donc perdu une partie de son efficacité au VIIè congrès, il est démonté de nouveau puis rassemblé, il a donc perdu plus d'efficacité. Quelqu'un ose t-il parier avec moi que le VIIIè congrès ne sera plus le théâtre de tel phénomène ?
Pour le moment, il est encore trop tôt pour faire des prévisions sur le résultat du VIIIème congrès, car la lutte entre les tendances se poursuit toujours, les pressions à l'extérieur du parti et du pays continuent de s'intensifier, c'est à dire que les accords entre les tendances au niveau de la haute direction du parti pourront être réalisés et la concession des dirigeants du parti devant les pressions intérieures et extérieures pourrait toujours se produire. De ce fait, ce que l'on peut prévoir quant au changement de la situation, reste limité à l'un des quatre cas suivants:
1) Si la tendance de M. Le Duc Anh l'emportait, les changements politiques se produiraient très lentement à cause de la force de résistance de la hiérarchie des militaires et cela peut faire augmenter le mécontentement de l'intelligentsia et des membres dissidents. Toutefois, les données les plus récentes montrent que ce cas a relativement peu de chance de se produire (pendant que M. Le Kha Phieu, représentant de l'aile des jeunes généraux est entrain de susciter des conflits assez tendus avec M. Le Duc Anh, représentant la vieille garde, alors que la position de M. Doan Khue est décrite comme incertaine);
2) Au cas où la tendance de M. Vo Van Kiet triomphait, le processus de changement pourrait être plus rapide grâce à des pressions de la sphère dirigeante du parti adhérée au mot d'ordre "Edifier un Etat de droit" (Cette tendance a l'avantage d'avoir avec lui la police, mais son point faible est que Vo Van Kiet peut subir des pressions isolationnistes selon certains signes récents);
3) Les vieux dirigeants des trois tendances (Do Muoi, Le Duc Anh, Vo Van Kiet) se retirent ensemble suite à une concession mutuelle. Cependant, clandestinement, M. Do Muoi et Vo Van Kiet pourraient se mettre d'accord pour tenir tête à Le Duc Anh, par exemple l'homme de Do Muoi serait Secrétaire Général du parti, alors que celui de Vo Van Kiet assurerait la fonction de Premier Ministre du gouvernement. En pareil cas, le processus de rénovation politique (dit de rajeunissement) peut être en partie freiné par l'opposition du groupe de "pensées dogmatiques" de la vieille garde;
4) Un consensus s'est dégagé entre les tendances pour maintenir l'équilibre des forces entre les vieux dirigeants avec quelques changements superficiels dans les échelons subalternes. Toutefois, face au monde extérieur, il se peut qu'un semblant processus de démocratisation ait lieu; la renaissance d'un parti satellite mis à mort depuis des années passées (peut être le parti démocratique), ce parti serait autorisé à reprendre ses activités sous le contrôle du PCV. Dans ce cas, le processus de rénovation politique devrait faire face à des pressions plus fortes de la part des jeunes et la porte de ce parti pourrait être largement ouverte.
Quelle solution pour Hanoi?
En réalité, à travers les données obtenues, on voit bien que Hanoi a tendance à modifier l'aspect du régime, depuis la forme d'un pouvoir totalitaire à celle d'une dictature moins communiste (parti unique modèle capitaliste). Le degré de luttes internes des hauts dirigeants déterminera le moment où aura lieu la transformation. Avec l'impasse prolongée sur le plan idéologique qui entraîne l'intensification des pressions venant des couches populaires à l'intérieur et à l'extérieur du parti y compris celles à l'extérieur du pays, Hanoi serait obligé de céder le terrain et se retrouverait passé du scénario 2 au scénario 3 après le VIIIème Congrès. Et du côté du peuple vietnamien? Afin d'accélérer le recul de Hanoi, la lutte des vietnamiens pourrait s'orienter vers les axes suivants:
a) Intensifier les divergences à l'échelon supérieur du parti: neutraliser la soi-disante pensée de Ho Chi Minh, exiger la mise en application de l'état de droit.
b) Influencer le rapport de force entre le parti et la force dissidente, encourager les membres dissidents à élever la voix, faire monter les revendications, renforcer l'alliance entre les gens à l'intérieur et à l'extérieur du parti, entre ceux à l'intérieur et à l'extérieur du pays, acculer la tendance conservatrice dans une impasse, faire admettre publiquement l'existence de la tendance dissidente à l'intérieur du parti....
c) Mobiliser la pression de l'opinion mondiale, pour agir sur le processus d'éclatement interne du parti comme sur celui de démocratisation.
Le rôle de la communauté vietnamienne d'outre-mer?
La communauté vietnamienne d'outre mer compte environ 2 millions de réfugiés fuyant le communisme et vivant dans plusieurs pays sur les différents continents.
L'une des caractéristiques concerne les personnes ayant quitté le pays à des époques différentes, depuis les années 30 jusqu'à la fin des années 80 et appartenant à des couches de la population qui avaient des origines différentes en ce qui concerne la profession, l'origine, les coutumes, le degré d'instruction, la conception politique.. qui parlent des langues différentes, s'intégrant dans les milieux de cultures variées et qui réussissent dans de nombreux domaines.
Une autre caractéristique commune concerne les réfugiés du régime communiste mais qui restent encore liés aux parents et amis restant dans le pays natal. Ces réfugiés honorent la culture vietnamienne et s'efforcent de la conserver. En participant à divers degrés à la lutte pour la démocratie, ils aspirent à un Vietnam developpé comme les autres pays et contribuent activement à mettre fin au régime communiste afin de pouvoir faire profiter le futur Viet Nam des connaissances qu'ils ont acquises dans les pays développés. A partir de ces caractéristiques, le rôle de la communauté vietnamienne d'outre mer dépend de l'angle sous lequel on le voit et dépend aussi des étapes de l'évolution du Vietnam (présente ou post communiste).
Sous quel angle Hanoi voit-il la communauté d'outre mer ?
Selon Hanoi, cette communauté possède un immense potentiel en économie et en matière grise. Dans les années passées, Hanoi a toujours voulu transformer sans succès la communauté des vietnamiens d'outre mer en une communauté de "vietnamiens patriotes", favorables au régime et dans le futur, il continue à viser la mobilisation de cette communauté dans ses stratagèmes pour l'« édification d'une nouvelle voie plus adaptée ». Autrement dit, Hanoi a besoin :
a) de normaliser sa présence parmi des vietnamiens d'outre-mer ;
b) d'exploiter les capacités de finance des Vietnamiens réfugiés en capitaux;
c) d'exploiter la libre circulation culturelle et scientifique des intellectuels d'outre mer.
La difficulté est que, durant 20 années passées, le Comité des Vietnamiens d'outre-mer dépendant du Comité Central du parti est obligée de changer de politique plusieurs fois, y compris le personnel responsable, avec un résultat inverse ; les ambassades sont paralysées par la bureaucratie, les « associations des Vietnamiens patriotes » se sont rétrécies et deviennent complètement isolées là où il existe une ambassade de Hanoi, la conception "gauchiste" s'est peu à peu glissée vers le "centre droit"...La question insupportable à laquelle Hanoi n'a jamais pu trouver de solution est: pourquoi durant 20 années passées, cette communauté, qui aurait dû être disloquée et démantelée par la force aspirante du processus d'intégration aux nouvelles sociétés, reste-t-elle toujours une communauté qui parvient à mettre en échec tant de plans du PCV à l'étranger ?
La façon de voir des forces populaire à l'intérieur du pays ?
En réponse à la question "Que pouvons nous faire pour aider les intellectuels dans le pays pour l'instant ? », un cadre supérieur du Vietnam en mission à l'étranger a répondu « Vous l'avez beaucoup fait sans le savoir. A l'étranger plus vous luttez pour exiger les droits de l'homme et la démocratie au Vietnam, plus les intellectuels en particulier et les autres milieux en général seront moins maltraités et opprimés. A l'entendre, vous le trouverez étrange, mais c'est bien là la vérité. Ils ont peur que le monde les voie parce qu'ils avaient par inadvertance ouvert le pays à l'extérieur".
M. Nguyen Ho a dit lors de l'interview de la radio australienne SBS : "Je veux prévenir le peuple et le gouvernement australien, nos compatriotes en Australie que la lutte pour la liberté et la démocratie au Vietnam devient de plus en plus pressante, très pressante. Je pense que le peuple dans le pays a besoin du soutien de tous les gouvernements dans le monde, de nos compatriotes à l'étranger, des communautés vietnamiennes dans tous les pays du monde".
Vu sous l'aspect de lutte pour la démocratie, il est possible que la communauté vietnamienne d'outre-mer assume des missions que les vietnamiens à l'intérieur du pays attend d'elle à l'avenir :
- Réaliser la mission d'amplificateur des actions de lutte à l'intérieur du pays en particulier, prouver à Hanoi que les vietnamiens d'outre mer ont la capacité de s'allier avec ceux vivant à l'intérieur du pays dans la lutte pour les droits de l'homme et la démocratie. Naturellement, la capacité de diffusion des informations à l'intérieur du pays serait d'une importance primordiale pour cette mission.
- Créer davantage de soutien aux groupes dìsidents à l'intérieur du régime. Ce fait exige une préparation d'opinion de soutien à leurs actes courageux, en même temps il consolide la foi en la lutte légitime contre la minorité qui use de la dictature du parti unique ; il ne s'agit donc pas d'une lute anti-communiste superficielle comme par le passé.
Comment les actions de l'extérieur agissent-elles sur le Viet Nam ? Au point de vue économique
- Hanoi a réussi à convaincre le monde de sa volonté de coopérer avec les autres pays en montrant qu'il est prêt à satisfaire les intérêts des investisseurs même au détriment des intérêts du pays. Dans la position de marchandage actuelle, Hanoi ne pourrait pas se montrer difficile et craint surtout de ne pas satisfaire les exigences des capitalistes. Cette situation convient à la capacité de la minorité de capitalistes rouges dans le pays et convient surtout aux intérêts des capitalistes étrangers. Selon les informations diffusées sur l'image du Viet Nam, ce pays a franchi les obstacles d'isolement diplomatique et commercial, alors qu'une vue de l'extérieur sur le pays le considère comme un emplacement à exploitation avantageuse grâce à l'esprit docile des dirigeants locaux.
- Les sources d'investissements ou d'aides agissent favorablement sur la propagande dans le pays, mais en réalité : a) le déblocage de ces sources ne sont pas conformes aux contrats signés, b) ces fonds disparaissent dans les poches privées des dirigeants et deviennent d'énormes dettes que les vietnamiens doivent rembourser plus tard.
- Les institutions financières internationales cherchent à passer sous silence les conditions de démocratie et de droits de l'homme dans les négociations avec Hanoi. Cette pression existe grâce aux efforts de la communauté vietnamienne d'outre-mer. Dans le contexte actuel, une pression indirecte peut être réalisée à travers la mobilisation de l'opinion publique par l'intermédiaire des médias sur la répression qui frappe les opposants actuels. Le statut de "la nation la plus favorisée", malgré le peu de chance pour qu'il puisse être accordé avant 1997, reste toujours pour l'instant la plus grosse carotte pour les dirigeants du parti, et tout le monde veut s'approprier de cette réussite et pousse le bâton « d'évolution politique américaine » du côté des antagonistes avec l'évolution vers la démocratie, des droits de l'homme mentionnée dans le document "top secret" de Vo Van Kiel qui l'a évoqué comme "une nouvelle manoeuvre" des Etas Unis. Selon la loi américaine en vigueur (12 USC, S635), la Banque import-export des Etats Unis (EXIM Bank) n'est pas autorisée à fournie des aides aux régimes marxiste-léninistes. L'effort qui crée cette pression provient des amis des vietnamiens d'outre-mer, en particulier ceux qui résident aux Etats Unis, avec leurs réseaux de mobilisation.
Au point de vue politique
- Les relations entre Hanoi et les trois pays communistes restant ont perdu le caractère idéologique et tous les quatre disent que « le parti est entrain de chercher une voie propre pour chaque pays ». L'essentiel de ces relations est de geler à l'état actuel et ne vise pas à former un bloc. Il se peut que le but essentiel du voyage en Chien vers fin 1995 de Do Muoi et Dao Duy Tung viserait à clarifier et figer les relations avec la Chine. Les relations restantes vis à vis de Cuba et de la Corée du Nord seraient considérées comme insignifiantes.
- Le vide politique de Hanoi aurait pu être dissimulé sous la propagande selon laquelle le parti est parvenu à surmonter la crise fatale du temps où le socialisme s'est effondré en bloc. Les crises idéologiques sont décrites à la légère par Hanoi comme quelque chose de momentanée et même elles peuvent servir comme une raison de plus pour menacer les membres du parti sur l'évolution pacifique, comme pour balayer les forces opposantes (stabilisation de pouvoir sous le mot d'ordre de stabilisation politique).
- Hanoi ne constitue plus une menace militaire pour la région. Au contraire, les pays de la région ont, dans une certaine mesure, utilisé sa position de pays frontalier avec la Chine pour contrer la menace militaire chinoise, ou du moins, pour éviter qu'il ne s'allie avec la Chine pour accroître toute tension inutile. L'image expansionniste de ce pays géant prévu comme une menace pour l'économie et même pour la stabilité politique de la région de l'Asie Pacifique et avec ses nouvelles pressions sur Taiwan, a une influence non seulement sur le Viet Nam en particulier, mais encore sur les deux grandes puissances économiques, les Etats Unis et le Japon.
- Le Bloc des pays de l'ASEAN s'élargit avec l'adhésion du Vietnam en vue de, dans une certaine mesure, permettre le règlement pacifique des contentieux historiques contemporains entre les trois pays indochinois et aussi de créer un nouvel rempart contre la Chine.
- Les Etats Unis et Japon, avec leur politique traditionnelle de bonnes relations avec les pouvoirs politiques qui satisfont leurs visées, manifestent apparemment leur intention de ne pas « édifier des avant postes "mais ne cachent pas le besoin d'évolution pacifique". Du point de vue des droits de l'homme, lorsque Hanoi examine "la nouvelle manoeuvre américaine", les droits de l'homme deviennent un chapitre à marchander, destiné à prendre la place de la question prioritaire du problème des MIA/POW dans les années passées. Les jugements relativement cléments tout récents du tribunal populaire, la décision de libérer deux américains d'origine vietnamienne, les déclarations officieuses sur l'intention de limiter le pouvoir du parti, etc...sont des aspects qui s'accordent avec le nouveau règle de jeu.
En général, vis à vis des forces de l'extérieur, Hanoi cherche à satisfaire les intérêts économiques et politiques. Il attend en retour une bénédiction générale et à côté de cela éprouve le besoin de traiter les affaires clandestinement à part. Une garantie américaine pour la stabilité du pouvoir actuel est d'une importance vitale pour n'importe quelle tendance mais accordée seulement à celle qui saurait montrer être la plus civilisée et la plus compréhensive.