Vietnam Démocratie - Juin 1997

Le rapport du Reporter Sans Frontière

VIETNAM

Au moins cinq journalistes sont encore détenus au Viet-nam au 1er janvier 1997. Tous purgent de lourdes peines. Par ailleurs, les restrictions à l’activité de la presse étrangère ont été renforcées. L’apparition de nouvelles publications durant ces dernières années ne doit donc pas faire oublier que de nombreux sujets restent tabous, et qu’il peut coûter très cher de ne pas se plier aux recommandations des autorités. Depuis le début des années 90, 180 nouveaux magazines ont vu le jour, portant le nombre total de publications enregistrées à 430 -- toutes publiées par le Parti, par des agences gouvernementales ou par des organismes financés par le régime. On a surtout vu apparaître de nouveaux journaux de province, ainsi qu’une presse s’intéressant aux faits divers, une sorte de " yellow press ". La diminution drastique des subventions gouvernementales a contraint les titres à soigner présentation et contenu, pour attirer annonceurs et lecteurs.

Si la politique de " renouveau " (doî moî), lancée à la fin de 1986, a conduit à une modeste ouverture jusque dans le domaine de la presse, et si la censure préalable n’est plus de règle, il n’est pas rare qu’une livraison contenant des articles  sensibles soit interdite. L’autocensure est une pratique habituelle, les journalistes évitent non seulement les sujets à risque, ils s’efforcent à se tenir le plus près de la phraséologie en vigueur. L’audiovisuel, après une période " faste ", subit également un retour en arrière. De nombreux hôtels dotés d’antennes satellites, attirent des passants venus profiter de ces programmes nouveaux. Le Parti communiste vietnamien (PCV) a donc décidé, en 1995, d’accroître son contrôle sur ces programmes, et sur les informations en général. Les radios étrangères ont conquis une nette préférence de la population. Le seul moyen de contrôle des autorités est de brouiller leurs émissions, ce qu’elles font avec une certaine efficacité.

Journalistes incarcérés

Au moins cinq journalistes sont toujours incarcérés au Viet-nam à l’heure actuelle. Le professeur Doan Viet Hoat, l’un des fondateurs de Dien Dan Tu Do (Forum de la liberté), est incarcéré dans une prison réservée aux " grands criminels " de Thanh Cam. Le 15 janvier 1996, son plus jeune frère raconte les conditions déplorables de sa détention : D’après Huy Doan, son frère est au plus mal. On lui a coupé de tout ravitaillement de sa famille constant en des maigres colis de nourriture, de médicaments et d’argent… Il souffre de problèmes rénaux, urine du sang, a perdu du poids et est très affaibli par la sous-alimentation. Doan Viet Hoat avait été condamné à vingt ans de prison le 29 mars 1993 pour un crime qu’il n’a jamais commis : " conspiration contre le gouvernement ". Pham Duc Kham et Nguyen Van Thuan, deux de ses collaborateurs, ont également été condamnés à de lourdes peines pour les même motifs (Nguyen Van Thuan est détenu dans un hôpital militaire de Ho Chi Minh-

Ville suite à une crise d’apoplexie en 1994). Le 11 novembre 1995, Le Duc Vuong, un autre de leurs collaborateurs détenu depuis cinq années, a été libéré au terme de sa peine et placé en résidence surveillée pour trois ans. Thai Nhu Sieu, rédacteur en chef de Tan Viet Hoa, entame sa dix-neuvième année d’emprisonnement pour " espionnage " : incarcéré depuis 1978, il a été condamné à vingt ans de prison en 1984. Enfin, Nguyen Dan Que, responsable de deux revues destinées au grand public, Vung Day et Nhan Dan Vung Day, purge depuis le 14 juin 1990 une peine de vingt ans de détention.

Journaliste interpellé

Le 12 novembre 1996, Bao Cu, ancien rédacteur en chef adjoint du magazine littéraire Lang Biang, est convoqué par la police, qui le soupçonne d’avoir fait passer des articles à l’étranger. Il a subi un premier interrogatoire pendant dix-huit heures, puis convoqué à nouveau le surlendemain. Bao Cu a été expulsé du Parti en 1988 pour avoir pris avoir des idées réclamant la liberté et la démocratie. Il a, depuis, accordé de nombreuses interviews aux radios internationales.

Journaliste agressé

Le 9 septembre 1996, Dylan Martinez, photographe de l’agence Reuter, raconte avoir été, sans le moindre avertissement préalable, frappé à coups de poing et de pied par dix à quinze policiers, alors qu’il photographiait une manifestation pacifique. Il a ensuite été embarqué dans un véhicule, de nouveau frappé, avant d’être interrogé par la police. Ses pellicules ont été détruites et il a dû recevoir un traitement médical. Un porte-parole du ministère des Affaires étrangères a donné une version différente : le photographe aurait été " averti qu’il ne devait pas prendre de photos ", puis " invité à se rendre au commissariat " ; il aurait " refusé " et une " bousculade s’en serait suivie ".

Journaliste menacé ou harcelé

En janvier 1996, Nguyen Ho, fondateur du Club des anciens résistants -à l’origine de la diffusion de Truyen Thong Khang Chien (La tradition de la Résistance), journal critique à l’égard du régime- est menacé d’arrestation par les autorités. Nguyen Ho fait savoir qu’il résistera en se barricadant dans son domicile, et déclare que sa maison pourrait devenir sa tombe si la " dictature " décidait d’utiliser la méthode forte pour l’arrêter. Le journal avait fait l’objet de plusieurs confiscations avant d’être interdit de publication en 1990, Le Club était dissous par la même occasion. Nguyen Ho est mis en résidence surveillée depuis mars 1995. Il avait auparavant été arrêté en 1990 et 1994.

Pressions juridiques, administratives, économiques

Le 21 juin, à l’occasion de la " journée des journalistes ", les médias officiels rappellent rituellement qu’ils sont au service du Parti Communiste Vietnamien (PCV). Ainsi, l’éditorial de Nhan Dan (le Peuple), organe officiel du PCV diffusé à environ 200 000 exemplaires, réaffirme que la liberté de la presse doit tenir compte " des effets sociaux et politiques " susceptibles d’être induits par les articles. Le 6 septembre, Tran Hoan, ministre de la Culture et de l’Information, déclare que les journalistes " doivent être formés dans le but de soutenir les orientations du parti au pouvoir ", que les médias sont un " instrument idéologique ".

Bien que la " politique de rénovation " ait donné aux journalistes la possibilité d’exposer certains aspects " négatifs " de la société -comme la prostitution, la drogue, la délinquence juvénile ou les cas mineurs de corruption- le Parti sanctionne lourdement ceux qui poussent la critique un peu loin. Le 12 février, Le Xuan Trinh, membre du gouvernement, déclare que les informations " manquant de vérité " ou qui sont de " pure construction " ne seront plus tolérées. Le 24 juillet, Quach Duy Nien, inspecteur au Département des enquêtes du ministère de l’Intérieur, confirme la décision du ministère de poursuivre trois publications : le quotidien Hanoi Moi (Hanoï Nouveau) et les hebdomadaires Tien Phong (Pionnier) et Kinh Doanh Van Phap Luat (Business et Droit) qui sont accusées d’avoir révélé des secrets d’Etat dans des articles relatifs aux industries pétrolières et aéronautiques du Vietnam

Le 5 septembre, le Hanoi Moi publie une annonce officielle dénonçant les organisations qui ont enfreint la loi en ne demandant pas l’autorisation au ministère de la Culture et de l’Information pour organiser des conférences de presse : désormais, les demandes doivent être déposées avec au moins 12 heures à l’avance.

Le 24 octobre, Hanoï lance un avertissement aux Viet Kieu (les Vietnamiens installés à l’étranger) les accusant d’avoir profité de la liberté d’expression des pays occidentaux pour vouloir " saboter " le régime communiste. Selon le journal de l’armée Quan Doi Nhan Dan, les " forces hostiles " auraient publié en France " une série d’articles accusant le PCV d’avoir violé la liberté religieuse ". Cette virulente attaque souligne les craintes de Hanoï face au développement des techniques modernes de communication.

Entraves à la circulation nationale de l’information

Le 6 juin 1996, les contrôles imposés fin mai pour l’accès au réseau de l’Internet deviennent officiels. Selon une directive promulguée par la Direction générale des postes et télécommunications, les utilisateurs devront passer par des fournisseurs d’accès ayant reçu l’agrément des autorités. Les utilisateurs seront, de ce fait, indirectement surveillés par le ministère de l’Intérieurs. Il est clair que le gouvernement est en alerte devant le fait que les organisations de Vietnamiens d’outre-mer opposés au régime de Hanoï ont trouvé dans le Web un instrument idéal pour véhiculer leurs idées. Les mesures de surveillance de l’Internet ont été annoncées comme les premières d’un ensemble législatif visant à renforcer le contrôle et la censure des médias et des moyens d’information. Effectivement, début décembre, le Premier ministre annonce qu’à partir du 1er janvier 1997, seuls les responsables gouvernementaux, les administrations, les représentations étrangères et les diplomates pourront posséder une antenne parabolique. Les organisations étrangères, les ressortissants étrangers et certains particuliers ou entreprises vietnamiens pourront recevoir les programmes satellites via un réseau câblé de redistribution, géré par la télévision d’Etat, Vietnam Television (VTV).

Entraves à la circulation internationale de l’information

Les quelques publications étrangères qui entrent dans le pays sont attentivement examinées par les autorités. Il n’est pas rare que des pages soient collées entre elles, ou recouvertes d’encre. Les relations entre les autorités et les correspondants étrangers restent difficiles. Le 31 octobre, les autorités refusent de renouveler le visa à Adam Schwarz, journaliste de la Far Eastern Economic Review. C’est la première fois depuis que les médias étrangers ont été réadmis au Viet-nam, à la fin des années 80, que les autorités refusent ce renouvellement, bisannuel pour les journalistes. Quant aux radios étrangères, le brouillage reste le moyen le plus simple utilisé pour censurer leur contenu : en avril 1996, RFI a dénoncé ce manège lors de sa diffusion de l’interview du responsable d’une association vietnamienne (en exil) de défense des droits de l’homme. Le 7 novembre, les autorités de Hanoï publient un décret, en vigueur le 1er décembre, sur le contrôle des médias étrangers limitant le nombre de leurs correspondants. Les journalistes étrangers devront en permanence être munis d’une carte de presse officielle ou d’un document d’accréditation. Les correspondants étrangers devront désormais faire une demande au moins cinq jours auparavant pour toute activité. Le porte-parole des Affaires étrangères, Tran Quang Hoan, a indiqué qu’une circulaire ministérielle viendra préciser si cette mesure s’applique à des événements majeurs, ou urgents. Une autorisation préalable du ministère de la Culture et de l’Information est désormais nécessaire aux organes de la presse étrangère pour " organiser des conférences de presse, diffuser des photos et magazines dans les bureaux, et pour toute autre activité relative à la presse ". Le ministre des Affaires étrangères considère ces mesures comme la simple régularisation de dispositions préexistantes, qui viseraient à assurer les meilleures conditions de travail possible pour ces journalistes.


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