Vietnam Démocratie - Juin 1999

LES RAPPORTS MUTUELS

ENTRE LA CHINE ET LE VIETNAM AU 21ème SIECLE

Doan Hung

Si, au 20ème siècle, la Chine sous le dernier règne de la Dynastie des Manchous faisait l'objet d'un déchirement par les Grandes Puissances puis, ensuite, se trouvait baignée dans le sang avec la Révolution Culturelle préconisée par Mao Tsé Toung, au 21ème siècle, ce pays colossal va apparaître dans une nouvelle position, grâce aux réformes déclenchées par Deng Xiao Ping en 1978 après l'élimination des Quatre Puissants Personnages de l'époque. Pendant 20 ans, de 1978 à 1998, en partant des Quatre Modernisations, la Chine a, pas à pas, rétabli sa force vitale et effectué de profonds et multiples changements par rapport à d'autres siècles de l'histoire moderne.

Quoique la Chine actuelle reste encore l'un des quatre pays socialistes attardés, elle est différente du Vietnam, de la Corée du nord et de Cuba, grâce à ses progrès évidents dans sa politique de réformes tant économiques que scientifiques et techniques, sauf politiques. Aussi, en dépit d'importantes réussites lui permettant de devenir une super puissance asiatique, Pékin se trouve-t-elle soumise à des pressions de changement plus grandes en économie comme en politique, en vue de s'adapter au tourbillon de la mondialisation. Ce fait a placé Pékin devant deux choix. Primo, si elle sait observer certaine souplesse dans le changement pour s'accorder avec la tendance démocratique de l'époque, la Chine deviendra non seulement une superpuissance asiatique, mais elle peut encore devenir une nation capable de tenir tête aux Etats Unis dans le 21ème siècle. Secundo, si Pékin continue à maintenir les réformes à moitié, ne visant qu'à renforcer la cadence de l'accroissement économique tout en resserrant la vie politique, la situation se transformera en brusques changements politiques, comme ce qui s'est produit dans les Philippines (1986), en Birmanie (1988), en Indonésie (1997)….., avec l'éclatement des troubles sociaux, et, en pareille circonstance, le Vietnam serait confronté à l'assaut d'une avalanche d'émigrés chinois envahissant le pays.

L'orientation de la Chine au 21ème siècle

En 1978, à la 11ème session du 3ème plénum du Parti Communiste chinois, Deng Xiao Ping et son groupe de réformistes ont promulgué la politique de modernisation en 4 points, dont la teneur essentielle fut complètement économique, mais qui a changé entièrement l'aspect de la Chine, et ce, grâce à l'habileté de ce politicien, lequel a su choisir en priorité les domaines amenant des profits économiques immédiats et améliorer le rendement des composantes sociales les plus fondamentales, afin de bénéficier de leur soutien (paysans, ouvriers, fonctionnaires) aux mesures de réformes. Avec les réussites de ces mesures, la Chine actuelle est devenue en quelque sorte une superpuissance, dont, selon la Banque Mondiale, le PIB va, en l'an 2020, dépasser 20.000 milliards de USD, supérieur à la production totale des Etats Unis et du Japon.

En vue d'entrer au 21ème siècle en position de superpuissance, depuis 1992, Pékin a procédé aux préparatifs, séparés en deux périodes. La première, de 1992 à 1997, au 14ème Congrès du Parti, elle a tracé deux fonctions stratégiques liées au problème idéologique et au dispositif économique. Concernant l'idéologie, en réalité, Pékin n'utilise plus les raisonnements canoniques de la doctrine marxiste-léniniste et même maoïste et se tourne vers la conscience nationale du peuple, exceptionnellement en citant les paroles de Confucius pour donner des explications sur la vie sociale, un phénomène qu'elle appelle "édification du socialisme à caractéristique spécifiquement chinoise" dont le but vise à construire un pays riche et puissant à la place d'un paradis communiste. Pour ce qui concerne le dispositif économique, la Chine a décidé d'ouvrir son marché à 100% aux investissements étrangers et de profiter des expériences de gestion et de la science occidentale en autorisant les provinces et les secteurs autonomes à procéder librement à de larges relations extérieures. Afin d'améliorer et organiser la production et d'accorder une attention particulière à l'économie des services, Pékin a lancé sa politique d'ouverture pour faire entrer les différentes sciences et technologies de l'occident, mettant en priorité sur l'investissement de la matière grise. En se basant sur ces deux lignes stratégiques, la Chine a atteint un taux d'accroissement depuis l'époque la plus ancienne jusqu'à l'époque moderne, avec un PIB en 1996 de 3.173 milliards de USD, dépassant celui de l'Allemagne et du Japon, ne cédant qu'à celui des Etats Unis (6.738 milliards).

Alors que la situation économique progresse, la vie politique se dégrade de plus en plus. Pendant cette période, le nombre des personnes victimes du terrorisme d'Etat et subissant l'oppression en raison de leurs opinions politiques a atteint son plus haut degré en Chine. Toutefois, en examinant uniquement le domaine économique avec son développement, les bons résultats obtenus pendant la période de 1992 à 1997 a permis à la Chine de passer à la deuxième étape, se préparant à accéder au 21ème siècle en qualité de superpuissance asiatique, avec trois grandes réformes concernant l'administration, l'entreprise étatique, les finances et la monnaie, trois efforts déjà commencés dans le passé et en cours de réalisation dans le présent à compter du l5è Congrès du Parti en décembre 1997.

Comme réformes administratives, Pékin veut transformer l'appareil qui a servi l'objectif politique du Parti dans le passé en un dispositif simple, léger, répondant aux besoins des réformes économiques, autrement dit transformer la gestion directe en gestion indirecte par l'intermédiaire des lois. Comme réformes des entreprises étatiques, elle avance deux efforts parallèles: aménager le régime de la propriété et privatiser plus de 300.000 entreprises d'Etat, pour n'en conserver que 1.000 à caractère stratégique. Comme réformes financières, Pékin s'est conformée aux recommandations du FMI en améliorant pas à pas le système de gestion financière et du régime monétaire suivant l'économie capitaliste. Tout ce que nous venons de voir concerne la politique avancée apparemment par Pékin. Les lignes de conduite qui vont l'aider à atteindre deux ambitions qui pourraient être deux actions principales du Parti Communiste chinois au 21è siècle sont les suivantes:

1) Changer la face du communisme totalitaire en un régime dictatorial dirigé par le Parti sous l'aspect d'un gouvernement capable de diriger l'économie et la société. L'essentiel pour Pékin est d'ouvrir largement la vie démocratique au niveau des communes et circonscriptions, visant à apaiser le mécontentement populaire, tout en renforçant absolument le pouvoir dans sa superstructure;

2) Renforcer le potentiel pour récupérer ce qui a été perdu en vue d'édifier sa position internationale de superpuissance asiatique. Le principal pour Pékin, c'est de devenir une puissance économique et militaire pour créer un ordre nouveau à sa façon en Asie et dans le Pacifique. Depuis 1997, elle a augmenté le budget de la défense de 129% afin d'édifier un système d'armes stratégiques dont l'influence va s'étendre au cinq continents, à commencer par trois actions: récupérer les territoires récupérables (Hongkong, Macao, Formose), prendre ce qui est prenable, consistant à refaire les cartes territoriales et maritimes pour se préparer à occuper les territoires situés profondément en Mer de Chine, dans les archipels de Paracels et Spratley, affirmer son emprise internationale pour diriger l'opinion d'autres pays, élargir les relations avec les blocs, se mettre en situation de médiateur dans tout conflit dans le rôle d'une super puissance et, en même temps, créer le cercle des satellites.

Quelles est l'actuelle leçon chinoise pour le Vietnam ?

Immédiatement après la déclaration de Gorbachev sur la dissolution de l'Union Soviétique en décembre 1991, la direction du Parti Communiste vietnamien composée de Nguyen Van Linh, Pham Van Dong et Do Muoi s'est rendue en Chine pour rencontrer Jiang Zemin et Li Peng en vue de renouer les relations spéciales. Cependant, Pékin ne considère pas le Vietnam comme un allié stratégique mais plutôt comme un pays voisin avec qui elle entretient des relations commerciales, diplomatiques, alors que Hanoi voit en elle un modèle à suivre, mais dans un état d'esprit en permanente alerte à cause de l'attitude hautaine de son voisin du nord. C'est pour cela que certains modèles issus de ce dernier ont été appliqués au Vietnam d'une façon embarrassante et incomplète ; jusqu'ici, Hanoi s'applique à suivre Pékin dans trois domaines :

1. Réformer l'agriculture et les entreprises étatiques.

Les communistes vietnamiens ont appliqué, à partir de 1997, la même politique de règlements agricoles et d'autogestion des entreprises lancée par la Chine en 1980. Grâce à cette politique, Hanoi a pu encourager les paysans à reprendre leur culture, la campagne a commencé à atteindre une stabilisation en alimentation, et les entreprises, à fonctionner selon le système du marché. A compter de 1996, Hanoi a commencé à appliquer la politique chinoise de privatisation des entreprises. Cependant, si la Chine l'a réalisée d'une façon satisfaisante, le Vietnam n'a pu obtenir qu'un résultat assez modeste, à cause des désaccords au niveau de la superstructure : faut-il garder ou non aux entreprises d'état leur rôle dirigeant dans l' économie?;

2. Réformer l'administration en vue d'éliminer la bureaucratie et la corruption.

Hanoi veut disposer d'un appareil gouvernemental simple et léger s'occupant davantage de la gestion sociale plutôt que tout diriger directement. Mais comme le Parti veut maintenir un rôle dominant dans l'activité économique, notamment en laissant aux ministères, branches et régions à gérer directement un grand nombre d'entreprises, à tel point que, finalement, l'appareil administratif se gonfle davantage;

3. Changer l'orientation de l'idéologie issue de la doctrine marxiste-léniniste vers l'élévation de la caractéristique populaire, de la culture traditionnelle afin d'influencersur la conscience nationale.

Hanoi désire imiter Deng Xiao Ping concernant ce qu'elle appelle "édifier un socialisme à caractéristique vietnamienne", mais il est déjà trop tard, car cette caractéristique a été détruite par le régime pendant les décennies où il a décidé de progresser rapidement et vigoureusement vers le socialisme. Cependant, après avoir passé sept ans à copier la politique chinoise, on peut dire que Hanoi ne peut jamais l'appliquer strictement au Vietnam, pour diverses raisons :

- La première concerne l'inégalité entre les deux pays sous tous les aspects. Avec une superficie beaucoup plus grande que celle du Vietnam, la surface cultivée en Chine est beaucoup plus étendue qu'au Vietnam, d'où des ressources plus opulentes. Par ailleurs, quoique la majorité de la population des deux pays vive à la campagne, le pourcentage des citadins chinois est de deux fois plus élevé que celui des habitants des villes vietnamiennes, c'est pour cela que le potentiel contribuant au processus d'industrialisation en Chine est plus important, notamment la proportion de l'épargne populaire chinoise atteint 40% par rapport à moins de 10% au Vietnam. De surcroît, la Chine dispose de secteurs frontaliers de production pouvant servir d'importantes zones de production poussant l'économie entière à progresser; parallèlement les fonds et l'intelligence des Chinois d'outre-mer constituent un considérable potentiel pour le développement de l'économie chinoise.

- La deuxième est que la Chine a choisi la voie concrète pendant que le Vietnam, subjectif, garde jalousement sa fierté passée. Grâce à certains professionnels ayant une formation scientifique et technique dans le rang des dirigeants actuels à Pékin, des réformes ont été effectuées relativement en harmonie avec les progrès des autres pays du monde, alors que la majorité des dirigeants vietnamiens, issus des guerres et peu instruits, s'accrochent à leurs exploits passés en tant que vainqueurs des "trois pays impérialistes", pour garder leur pouvoir et affirmer leur orientation socialiste.

Le Vietnam au milieu du carrefour

Le Vietnam est actuellement membre de l'ASEAN, c'est-à-dire qu'il est en train de s'intégrer au monde des pays capitalistes. Il est aussi l'un des quatre derniers pays socialistes ayant le désir de suivre le modèle chinois. Autre que le Vietnam, la Chine a des raisons et des conditions pour poursuivre la politique exposée plus haut afin d'édifier sa position de superpuissance au 21è siècle. De son côté, le Vietnam, s'abritant sous l'ombre des réformes chinoises d'une part et tâtonnant pour un rapprochement avec le monde libre d'autre part, se sent menacée par "l'évolution pacifique" et l'ambition de son voisin du nord. A la fin, il s'est trouvé au milieu du carrefour avec toutes sortes d'appréhension, se voyant entouré partout d'ennemis. La puissante croissance actuelle de Pékin est un grand souci non seulement pour le Vietnam mais aussi pour les pays de l'ASEAN. Dans la dispute de la souveraineté sur certaines îles de la Mer de Chine, Pékin se refuse à régler le problème dans le cadre des Nations Unies ou de la Tribune régionale de l'ASEAN, préférant utiliser la force. De par sa situation, le Vietnam occupe une position charnière entre la Chine et les pays de l'ASEAN qui sont des investisseurs influant peu ou prou sur l'économie et la politique du pays. S'il sait profiter de sa position pour relier ces deux courants de relation, il deviendra un pays développé au 21è siècle, mais cette position pourrait aussi le transformer en un lieu de conflit résultant des contradictions entre diverses puissances, comme ce qui s'est déjà produit dans le passé. De toute façon, le Vietnam ne peut choisir le modèle chinois pour deux raisons: la première, c'est que, en réalité, ce modèle n'est qu'un début d'essai inachevé, plein d'imprévus pouvant conduire à de brusques changements politiques, la seconde, c'est que le Vietnam ne dispose pas de conditions ni subjectives ni objectives, comme déjà exposé plus haut. Doit-il suivre l'ASEAN? c'est aussi un choix qui promet beaucoup de difficultés, car le niveau des autres membres de cette association l'a distancé de très loin. Donc, il doit se retourner sur soi-même pour entreprendre courageusement les réformes suivantes:

En premier lieu, accélérer absolument le processus de démocratisation en vue d'exploiter efficacement, en faveur du développement, le potentiel du peuple, comportant et l'intelligence et les finances, notamment, consolider la force populaire après des décennies de guerre et d'éclatement. En second lieu, au lieu de redouter l'évolution pacifique de la part des forces extérieures, le Vietnam doit recueillir ce qu'il y a de meilleur dans l'humanité pour progresser, sans avoir à poursuivre tel ou tel modèle pris sur un autre pays. En troisième lieu, pratiquer une politique concrète et libérer la pensée afin de profiter de la bonne position du pays au croisement des relations venant de différents pays, en affrontant la tempête causé par la mondialisation à venir du 21è siècle en Asie.

Conclusion

Le point saillant de la politique chinoise de réformes est que le groupe des dirigeants sache exploiter les ponits forts de son grand marché et s'intéresse à l'importation des techniques étrangères. Au contraire, celui du Vietnam, orgueilleux, s'oppose contre l'évolution pacifique. Comment ce pays pourrait-il donc se modeler sur la Chine pour devenir tigre ou dragon ? S'il persiste dans sa politique actuelle, il ne sera toujours qu'un pays vassal de Pékin, et à chaque changement de dirigeant au Vietnam, le nouveau secrétaire général doit se préparer en grande pompe à venir lui présenter sa fidèle soumission, comme l'ont fait Do Muoi en 1996 et Le Kha Phieu tout récemment, fin février 1999. Un tel rapport s'avère complètement inacceptable pour tous les Vietnamiens patriotes dont la lutte actuelle pour la liberté et la démocratie vise aussi à mettre fin le plus tôt possible à cette honte, permettant au Vietnam et à son peuple de passer au 21è siècle, sinon aussi bien que le ferait une superpuissance comme la Chine, du moins nécessairement comme un état indépendant, souverain , riche et puissant.


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