Vietnam Démocratie - Juin 1999

LE KHA PHIEU PEUT-IL EPURER L'INTERIEUR DU PARTI ?

Doan Hung

Les communistes vietnamiens viennent de terminer la 2ème session de la 6ème réunion du plénum, la première session s'étant tenue à la mi octobre 1998 pour discuter de mesures exceptionnelles dans le domaine socio-économique, pour faire face à la crise monétaire et financière en Asie. La deuxième s'est déroulée pendant une semaine fin janvier 1999 pour débattre du besoin "de restructurer le Parti" pour l'élever au même niveau de renouveau et d'épuration interne, empêchant ainsi sa dégradation et sa transformation hors de sa son essence même. Ces doubles réunions ont placé le Parti Communiste Vietnamien (PCV) devant les conditions beaucoup plus difficiles et complexes.

Difficiles, parce que les problèmes de la crise économique et de la dégradation interne du Parti ont dépassé la capacité des dirigeants de Hanoi d'y remédier. Compliquées, parce que les dirigeants du Parti ne sont plus unis sur la façon de les régler, mais ils sont divisés par le fait que "les cadres agissent selon leur volonté", phénomènes que Le Kha Phieu a reconnus dans son discours de clôture au début de février dernier. Mais le problème n'est pas seulement que cela, la situation de décrépitude interne et les abus de pouvoir visant à se disputer les privilèges entre les factions ont transformé le PCV en repaires de corruptions, d'extorsions de fonds à l'égard des vietnamiens.

Cette situation s'est développée intensément pendant l'année dernière lorsque le pouvoir du Parti est transféré du trio Do Muoi, Le Duc Anh, Vo Van Kiet à l'autre trio Le Kha Phieu, Tran Duc Luong, Phan Van Khai. Le Kha Phieu s'est emparé du rôle de secrétaire général, non pas grâce à son talent mais à cause de l'entente entre les factions. Comparé à ses prédécesseurs, il n'a pas non plus la démarche révolutionnaire, ce qui ne lui donne aucune position prédominante pour gérer le pouvoir convenablement.

La conséquence en est que Phieu n'arrive pas à harmoniser la situation interne du Parti et tracer la ligne unie de conduite, à part des mesures de rapiéçage prises en fonction des besoins du moment. Avec de telles capacités insuffisantes et une telle position politique, Le Kha Phieu pourra-t-il entreprendre ce qu'il appelle l'épuration interne pendant deux ans, du 19 mai 1999 au 19 mai 2001 ?

* Les problèmes internes actuels du Parti

Les communistes vietnamiens et M. Tran Do ont pensé même que la cupidité est l'actuel risque qui désagrège le Parti intérieurement. M. Tran Do estime que la cupidité prend source à partir de la direction antidémocratique du Parti. C'est pourquoi, pour y remédier, les communistes vietnamiens doivent immédiatement réaliser la démocratisation, dont le premier pas est le respect de la presse, l'organisation de l'élection en plusieurs tours (élection libre).

Dans son article intitulé "Un regard rétrospectif", M. Tran Do a aussi indiqué que les deux principes, "la lutte des classes" et "la centralisation démocratique", ont durci l'action directoriale du Parti et de ce fait, le Parti détenteur du pouvoir actuel n'est, en réalité, qu'un Parti de mafieux.

Pour les communistes vietnamiens, l'existence de la cupidité est due à ce que, après 12 ans de réformes, l'appareil du Parti et de l'Etat, non seulement n'a pas été réformé au niveau de la tendance au changement social, mais au contraire, a négligé la gestion, laissant ainsi apparaître des phénomènes de chefs de famille arbitraires, despotiques, envieux…..Hanoi a aussi attribué la responsabilité par ce qu'il y a chez les membres un manque de perfectionnement, d'étude permanente, de participation positive aux travaux du Parti, de combativité et un développement de l'individualisme. En vérité, les maux abordés plus haut par M. Tran Do et les communistes vietnamiens sont tous indéniables et apparemment exacts comme tout le monde l'a constaté. L'essentiel du problème interne auquel le Parti a fait face et doit encore le faire est centré sous trois angles différents:

1) En premier lieu, aucun individu ou groupe de dirigeants ne dispose d'une force d'influence suffisante à l'intérieur du Parti et ne crée la confiance nécessaire de regarder en avant à partir du moment où le bloc communiste international s'est désagrégé. Depuis la disparition de Le Duan, laquelle a conduit à la lutte pour le pouvoir entre les clans de Le Duc Tho et de Truong Chinh pour le poste de secrétaire général en 1986, le Parti est tombé dans une période de crise grave du pouvoir.

Afin de régler cette crise, les différentes factions ont choisi Nguyen Van Linh, l'homme qui avait été disgrâcié sous le règne de Le Duan. Depuis, durant près de 13 ans, le PCV est guidé par trois secrétaires généraux (Nguyen Van Linh, Do Muoi, Le Kha Phieu), mais tous les trois manquent complètement d'aptitude à la direction des affaires. Pendant ce temps, le PCV a subi plusieurs effets extérieurs sévères causés par l'effondrement du bloc communiste international ainsi que de l'Union soviétique, et parallèlement, a tâtonné dans l'application des principes du marché sans toutefois que les dirigeants aient la moindre connaissance pour le pratiquer.

La conséquence de cette situation a fait perdre au Parti sa position de dirigeant et les paroles du secrétaire général ou du bureau politique n'ont plus la même autorité absolue comme par le passé. Ainsi, les principes de centralisation démocratique et de lutte de classes ne sont plus bons pour les clans que comme prétextes à leur dispute pour la recherche de privilèges. De ce fait, apparaissent deux problèmes insolubles pour le Parti, problèmes que Le Kha Phieu est obligé d'aborder dans la deuxième réunion :

- Le programme politique, le statut et les décisions du Parti ne sont plus respectés et dans plusieurs occasions, le cadre se donne lui même en citation et propage ses opinions personnelles;

- Les divergences et conflits d'opinions entre l'intérieur du bureau politique et le centre sur la ligne de mobilisation passée pour l'organisation de l'appareil du Parti et de l'Etat et les travaux idéologiques ont pris une tournure très agressive.

Un parti se reconnaissant être la force d'avant-garde dirigeant la société qui se trouve en état de division et dont les cadres agissent selon leur gré, où il n'y a plus d'unification ni en raisonnement ni en ligne de conduite est inévitablement sur la voie d'autodestruction.

2) En second lieu, la capacité de connaissance des affaires du groupe des dirigeants, concrètement des 18 personnes du politburo, non seulement ne peut répondre au degré de changement de l'époque, mais encore elle est incapable d'imiter les modèles chinois qu'il désire suivre.

Depuis l'époque de Ho Chi Minh jusqu'à ce jour, le groupe des dirigeants de Hanoi s'est basé complètement sur les instructions des frères communistes pour renforcer son pouvoir au Vietnam, tantôt sur l'Union soviétique, tantôt sur la Chine, tantôt balançant entre les deux pour apprendre la façon de gouverner. Après la désagrégation de l'Union soviétique, Hanoi s'est empressée d'imiter son voisin du nord en adoptant "l'économie de marché à orientation socialiste".

Cependant, grâce à Deng Xiao Ping, Pékin avait dix ans auparavant entrepris les réformes nécessaires et a ainsi créé un fondement assez stable, alors que Hanoi a imité les réformes au moment où le cadre mondial a changé, où le mouvement de démocratisation constitue une tendance importante pour le développement de tout pays, de sorte qu'elle n'a pu tout imiter à temps. Deux raisons principales en sont la cause :

- les composantes dirigeantes, manquant de capacité, sont très subjectives en pensant sans cesse qu'elles ont les compétences nécessaires, grâce à "leur triomphe sur trois pays impérialistes". Ces réflexions ont contaminé les jeunes cadres actuels qui s'en vantent pour "monopoliser la direction" ;

- le manque de capacité ayant engendré la peur d'être dépassés par les autres, les dirigeants de Hanoi cherchent toujours le moyen d'éviter et de conclure à l'existence d'un "complot d'évolution pacifique" devant toutes propositions de réformes, cependant qu'ils s'évertuent à louer la Chine (par Phan Van Khai) et se mettre au courant des réformes chinoises. Mais, quelle affaire amusante ! Car d'un autre côté, Hanoi redoute la maîtrise de Pékin, à cause des expériences dans le passé, ce qui fait que, à la fin, les imitations sont applicables à moitié.

3) En troisième lieu, la situation trop précaire du pays après des décennies devant faire face à des charges trop lourdes de guerre à laquelle s'ajoute le durcissement de l'appareil gouvernemental arbitraire a anéanti complètement la capacité de développement du pays et du peuple.

La presse étrangère a publié un nombre d'articles félicitant la métamorphose du Vietnam durant cette période de dix ans de réformes. Beaucoup de Vietnamiens d'outre mer qui rendent visite au pays ont l'impression que les habitants y vivent mieux qu'autrefois et que le pays a subi un changement. Ces constatations sont exactes et réalistes, mais tout à fait unilatérales et superficielles. Il est vrai qu'après dix ans de réformes, la société vietnamienne a connu des changements, mais ces derniers sont comparables à des changements survenant à un prisonnier, lorsqu'il est détenu à son domicile au lieu de l'être en prison. On peut comparer les réformes de Hanoi à une couche de peinture couvrant un mur ou une maison vieillie et s'effaçant avec le temps, laisse apparaître un état de triste décadence.

* Le PCV est-il en mesure de résoudre les problèmes internes insolubles ?

Normalement, le règlement d'un problème exige que le responsable ait le courage de bien regarder la vérité et régler cette vérité de façon rapide et définitive. Jusqu'à ce jour, à travers les récents exposés, particulièrement à la deuxième réunion, le PCV a regardé de près la vraie situation du Parti et du pays. Pourtant, il n'a pas avancé de mesures concrètes. Dans les décisions adoptées par la deuxième réunion ainsi que le discours de clôture prononcé par Le Kha Phieu, le PCV a décidé un nombre de mesures appelées constructives et réorganisatrices dont les suivantes :

a. Pratiquer la critique et l'autocritique du 19.05.99 au 19.05.2001. L'objectif poursuivi par Hanoi à travers la campagne de critiques est d'assainir le Parti et rehausser son prestige. Autrement dit, elle s'est servie de cette campagne pour découvrir tous ceux liés de près ou de loin à la corruption, en vue d'appliquer les quatre systèmes contre la corruption :

1) Le système de contrôle des membres envers les cadres, de l'organisation du Parti envers chacun, y compris la déclaration des biens individuels des cadres et des membres;

2) Le système de protection des lois et règlements composé de la police, du tribunal, de l'organe de contrôle;

3) Le système des organisations élues par le peuple telles que l'Assemblée Nationale, l'Association Populaire;

4) Le système de contrôle de l'information populaire.

b. Changer la façon de procéder à une réunion, rénover la procédure d'émettre des décisions et organiser l'exécution des décisions du Parti selon le principe de centralisation démocratique. Parallèlement, améliorer les moyens et les méthodes de travail depuis le comité central, le bureau politique jusqu'aux différents échelons et organisations de base du Parti, planifier le temps de contact direct avec le peuple en écoutant ses réflexions et en réglant les cas épineux… Intensifier les contrôles, rectifier les erreurs, surmonter la bureaucratie, la paperasserie, les degrés intermédiaires, les chimères.

c. Le bureau politique étudie le projet de réforme complet de l'appareil du Parti, de l'Etat et des associations populaires visant à remanier l'appareil de façon efficace, afin de repousser la bureaucratie et avancer d'un pas dans la direction d'une ouverture de la démocratie sociale. Les trois mesures avancées par Hanoi visent à un objectif unique: venir à bout de la corruption et assainir la situation intérieure. Cependant elles n'ont qu'un caractère apparent et manquent de concret. Pourquoi ?

1)-Primo, comme aucun des dirigeants du bureau politique ne surpasse les autres pour pouvoir prendre une décision adéquate, l'application des critiques émises ne conduit qu'à deux conséquences :

2)-Secundo, l'apparition de la corruption est due à ce que le cadre, détenant un large pouvoir, ne peut pas faire face à ses besoins à cause du salaire insuffisant, ce qui, enfin, conduit à un mouvement de corruption généralisé de bas en haut, et s'il faut punir tous les gens corrompus, il ne restera plus personne pour travailler.

3)-Tertio, refusant de suivre les décisions des dirigeants et ne voyant plus un avenir au régime, les membres se disputent pour tout rafler, en prévision des évolutions possibles dans les jours à venir. C'est ainsi que la cupidité se développe très rapidement pendant les derniers moments de tout régime dictatorial, signe annonciateur de l'effondrement qui s'est déjà manifesté dans les pays du bloc communiste de l'Est, en Union Soviétique, sous le régime de Marcos en Philippines, de Suharto en Indonésie.

En conclusion, après 10 ans de réformes, cette politique a apporté certains changements dans le domaine socio-économique, par contre elle a créé des conséquences néfastes au PCV, notamment dans la sphère de la politique interne: la crise de dialectique idéologique, l'affaiblissement de la discipline, l'incapacité des dirigeants, la rigidité du fonctionnement ont fait perdre à l'appareil du Parti toute capacité d'affronter les évolutions de la situation. Le Parti tout entier, du centre jusqu'à la commune, se sentant en danger sans avoir pu faire quoi que ce soit pour en sortir, se contente de se laisser aller au fil des jours. C'est ainsi qu'apparaît un étrange phénomène : tout récemment, Le Kha Phieu a reconnu que, depuis des années, le bureau politique et le comité central se sont écartés d'une discussion profonde et définitive permettant d'aborder les moyens de trancher les dissemblances et complications internes. En fait, à un tel point, une discussion définitive ne fait que creuser plus profondément les divisions intérieures et c'est là l'exacte situation de la présente édification du Parti par les communistes vietnamiens.


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