Vietnam Démocratie - Juin 1999 |
Nguyen Song
La deuxième session du sixième plénum du Parti communiste vietnamien (PCV) à fin janvier 1999 sest terminée avec des conclusions assez anormales :primo, adoption dune stratégie de "critiques et autocritiques" pour lutter contre la corruption ;
secundo, pour la première fois, le secrétaire général Le Kha Phieu a reconnu les divergences dopinion à lintérieur du Parti et les agissements des dirigeants au gré de leur volonté;
tertio, reporter jusquà juillet prochain tout changement de personnel dans lappareil du Parti et de lEtat.
Ces trois conclusions négatives, annoncées au cours du début de lannée, ont montré que le PCV est actuellement en butte à de graves problèmes internes. Pour en déterminer la cause, il est nécessaire de réexaminer les événements de lannée 1998 dans les deux principaux domaines, politique et socio-économique
A - Domaine politique
Il sagit du domaine qui a marqué le plus dévénements en 1998.
1. Passation de pouvoir
Le premier événement est la passation de pouvoir du trio Do Muoi (Secrétaire Général), Le Duc Anh (Chef dEtat), Vo Van Kiet (Premier Ministre) au nouveau trio Le Kha Phieu (Secrétaire Général), Tran Duc Luong (Chef dEtat), Phan VanKhai (Premier Ministre). Toutefois, ce ne fut que pour la forme, car la voix de Do Muoi et Vo Van Kiet a encore gardé son poids dans les institutions du Parti et de lEtat.
Le Kha Phieu a remplacé Do Muoi dans lambiance dun grave conflit entre les factions du bureau politique qui sest manifesté sur trois points clés :
a) discussion sur le rythme des réformes économiques,
b) divergence dopinion sur la ligne de conduite et l'idéologie,
c) lutte dans lorganisation et le partage des pouvoirs entre les factions du Parti et de lEtat.
Tout ce conflit se résume en réalité dans la façon de garder le pouvoir et les profits de chaque faction.
2. Les dirigeants accusés de corruption
Jamais la position dirigeante dun certain nombre de hauts dirigeants ne fit lobjet dune attaque aussi ouverte et aussi forte telle quelle sest produite lannée dernière.
Pour commencer, la lettre daccusation des 11 membres vétérans du Parti, inculpant de corruption les deux membres du bureau politique Pham The Duyet et Dinh Hanh, ensuite la plainte dun certain nombre darchitectes à Hanoi contre Ngo Xuan Loc, vice premier ministre, coupable de corruption dans laffaire du projet de parc dattraction au centre de la capitale, et enfin, le secrétaire général Do Muoi a été dénoncé pour avoir reçu des pots de vin des entreprises coréennes. A côté de cela, existent encore dautres affaires pour lesquelles des lettres de dénonciation sont acheminées jusquau domicile du Premier Ministre Phan Van Khai et du Président de lAssemblée Nationale Nong Duc Manh.
Ces plaintes et accusations contre les membres du Comité Central ont mis Hanoi dans une situation tout à fait embarrassante et insupportable, embarrassante parce quelle sait que la corruption est un fléau du régime, et que ce régime prolonge la durée de son pouvoir grâce aux partages de profits entre les clans du Parti, cest ainsi quelle narrive jamais à détruire ce fléau, insupportable, car à présent, le Parti na plus la capacité de maîtriser toutes les oppositions comme par le passé, et de ce fait, il ne peut plus neutraliser tous ceux qui osent le dénoncer.
3. Un problème épineux avec Tran Do
Dans sa lettre adressée au PCV au début de lannée 1998, les critiques de M. Tran Do portant sur la ligne de conduite, la politique et la façon de diriger du Parti non seulement embarrassent les dirigeants, mais elles provoquent de surcroît une dissension aggravée à lintérieur du Parti.
Cet ancien général, ayant atteint l'âge de la retraite, est lopposant le plus gradé dans le Parti jusquà ce jour (3 fois membre du Comité Central pendant 15 ans, et ancien responsable dactivités culturelles, artistiques du Comité Central). Son intervention, loin dêtre motivé par un mécontentement dû à quelque disgrâce ou oppression, part dun examen approfondi des erreurs commises par le Parti auquel il a apporté sa part de contribution dans le passé.
Vers la fin de 1998, M. Tran Do a écrit et fait circuler un document de 50 pages intitulé "Un regard rétrospectif" dans lequel il aborde les deux principes "lutte des classes" et "centralisation démocratique" qui, selon lui, sont en désaccord avec la situation au Vietnam et empêche le pays de progresser. Le bureau politique a exclus lancien général du Parti à laide de mesures prises par le Comité du Parti à lOffice Culturel, dans le siège de lAssemblée Nationale.
Hanoi navait jamais voulu prendre une telle mesure qui ne fait que nuire au prestige du Parti et notamment, provoquer plus de dissension interne. En fait, après l'exclusion de lex-général, plusieurs membres vétérans ont écrit des articles critiquant violemment le Bureau Politique.
4. Soumission à Pékin
En 1998, lapproche de Hanoi avec Pékin sest déroulée à un rythme plus rapide et de façon plus sincère. Si sous lépoque de Do Muoi, Hanoi gardait toujours une distance à légard de Pékin, à compter du moment où Le Kha Phieu et Phan Van Khai arrivent au pouvoir, la tendance commune à ces derniers est de suivre la voie des réformes chinoises. Quoique Hanoi cherche à sapprocher de lASEAN en vue de souvrir vers les pays occidentaux, elle sest toujours tournée vers la Chine quelle considère comme un modèle à suivre pour garder le pouvoir au Parti.
Cest ainsi quelle nose pas agir énergiquement comme les Philippines au sujet du conflit territorial des îles Paracels et Spratley. Par ailleurs, étant donné sa faiblesse durable en armement depuis leffondrement de lUnion Soviétique, il lui faut se montrer soumis afin de maintenir son existence dans lombre de Pékin le plus longtemps possible.
5. Conflit dans larmée
En 1998, un combat acharné sest produit dans larmée entre le clan du général Doan Khue et celui du général Le Kha Phieu. Avant 1994, Le Kha Phieu fut lun des cadets de Doan Khue, mais à partir de 1994, lorsquil fut nommé par Do Muoi comme responsable du Comité Permanent du Bureau Politique, il parvint à se créer un grand nombre de partisans dans larmée.
Dans la course au pouvoir, Le Kha Phieu sest allié avec laile de Vo Van Kiet pour aider Tran Duc Luong à occuper le siège de Chef dEtat, convoité aussi par Doan Khue, alors que pour lui même, il a réussi à semparer du premier poste de lEtat.
En juin 1998, un accident davion au Laos a causé la mort de 13 officiers supérieurs dont 5 jeunes généraux considérés comme des hommes à Le Kha Phieu. On a soupçonné que cet accident aurait été luvre du clan de Doan Khue. Au début de 1999, ce dernier est décédé à la suite dune maladie, permettant au clan de Le Kha Phieu de contrôler en toute liberté larmée.
6. Libération des prisonniers
L'année 1998 est aussi marquée par la libération par Hanoi du plus grand nombre de prisonniers jusquà ce jour. Avant la publication de la décision damnistie spéciale, Hanoi a beau crié sur les toits que cette mesure a été un acte humanitaire et tolérant, visant à attirer lattention de lopinion internationale, notamment à se dégager de la pression internationale sur les Droits de lHomme.
Toutefois, parmi les détenus libérés, environ 8.000 selon Hanoi, existent environ 30 prisonniers de conscience, alors que le régime garde encore en détention plusieurs dizaines autres prisonniers, comme le vénérable Thich Huyen Quang, le professeur Nguyen Dinh Huy .
Dautre part, le fait que Hanoi a déclaré avoir mis en liberté près de 8.000 détenus sans en publier la liste a soulevé des soupçons sur la véracité de ce chiffre, lequel pourrait être gonflé pour les besoins de la circonstance ?
Cest ainsi que la tactique de libération de prisonniers de lannée 1998, au lieu de créer une bonne impression au monde extérieur, a dévoilé la confusion du régime dans sa façon de se dégager des pressions sur les Droits de lHomme et la démocratisation venant de la part des Vietnamiens doutre-mer comme de la communauté internationale.
B Domaine socio-économique
Dans ce domaine, Hanoi a beaucoup peiné pour assurer le fonctionnement de la machine économique. Confrontée à de multiples difficultés, elle a dû revoir à la baisse les critères de développement économique.
1) La crise financière du Sud-Est Asiatique
Au début de lannée 1998, Hanoi a dû reconnaître que la crise asiatique a eu une influence sur le Vietnam dans trois domaines : investissement, exportation et budget ; en 1998, linvestissement a baissé de 55%, tandis que lexportation a chuté de 45%, avec une perte de prix du café et du riz et une concurrence très serrée concernant ses produits maritimes et agricoles sur le marché du Japon.
La chute de limportation a entraîné celle des entreprises qui nont pu payer limpôt à lEtat, lequel na pas assez de budget pour régler les services, notamment pour continuer à financer les entreprises étatiques, doù fermeture de ces dernières et grossissement de larmée de chômeurs, à l'origine de toute insécurité sociale.
2) La crise sétend au Vietnam
Sous linfluence de la crise économique mondiale, le développement du Vietnam a chuté. En novembre dernier, lors de la réunion de fin dannée de lAssemblée Nationale, Phan Van Khai a annoncé quen 1998 et 1999, le taux de croissance économique sera de 6%. Toutefois, la Banque Mondiale na pas cru à ce chiffre et a pensé que 2 à 3% sont déjà très bien pour Hanoi, car ceux des pays de lASEAN sont tous négatifs.
En vérité, le taux de croissance de 9% dont le régime se vanta dans les années passées ne vient pas réellement du développement économique du pays, mais grâce aux investissements intensifs versés au pays depuis 1993 jusquau début de 1997.
Cependant, le problème important de léconomie vietnamienne ne réside pas dans le taux de croissance. Ce quil lui faut cest une stratégie qui convient à son potentiel et des conditions fondamentales servant de base au développement. En dautres termes, à travers la crise économique mondiale, le Vietnam sest aperçu quil a complètement perdu pied devant la tendance à la mondialisation quil est incapable daffronter.
3) Retour à lagriculture
Provisoirement, Hanoi tourne son attention vers lagriculture afin de régler les difficultés économiques du pays. Dans le passé, elle a regroupé tous ses efforts dans lindustrialisation du pays, laissant tomber lagriculture .
Or, lorsque lévénement économique mondial se déclenche, la production a stagné, le nombre de chômeurs augmente. Redoutant une pénurie alimentaire, le bureau politique du Parti sest réuni durgence en octobre dernier en vue de prendre des mesures spéciales au point de vue économique et social, dont la première priorité est de "centrer tous les efforts au plus haut degré pour le domaine économique, développer léconomie rurale qui va servir de fondation dans le domaine économique".
Mais le problème alimentaire nest pas lunique raison de son nouvel intérêt pour la campagne, il existe encore deux autres raisons qui influent sur la sécurité du régime :
a) la fondation protégeant les institutions de base du Parti à la campagne a été déstabilisée par lancien mode de vie des villages ancestraux pratiqué depuis déjà assez longtemps par les paysans, menaçant ainsi le pouvoir sur place du Parti ;
b) le manque déquilibre dans le développement entre la campagne et la ville a été à lorigine dinsécurité de plus en plus croissante dans la zone rurale Hanoi sen est aperçue assez tard, car le Parti na plus la capacité de contrôler la campagne comme par le passé. Si, à lépoque, le paysan avait peur du pouvoir du secrétaire du Parti ou du responsable de la coopérative, aujourdhui, il les considère comme moins importants que le chef du village ou le chef de sa famille.
4) Le chômage et la corruption progressent
Le chômage apparaît intensivement à partir de la fin de 1997 lorsque plusieurs sociétés en joint-venture avec les étrangers cessent leurs activités, ensuite à cause du licenciement de personnel des entreprises étatiques au cours du processus de privatisation. Cette situation sétend jusquà la campagne, du fait que les produits agricoles restent invendus, conduisant à un nombre excessif de travailleurs ruraux mal occupés, ce qui est inquiétant
Le chômage au Vietnam est actuellement évalué à un chiffre allant de12% à 15%, sans compter lexcédent de travailleurs ruraux. Pendant ce temps, la corruption saccroît, les biens de létat tombent au fur et à mesure dans les poches des cadres. Plus Hanoi se plaint contre ce fléau, plus les détournements de fonds sintensifient.
Hanoi y voit un danger pour le Parti, mais comme ce fait constitue le principe de "coexistence" (se partager les profits pour vivre ensemble) entre les clans, il est devenu une sorte de furonculose à laquelle nul dentre eux na lintention dapporter de remèdes.
5) La peur du soulèvement de la masse
A légard des activités religieuses, le régime a adopté une position négative, prenant un caractère tout à fait exceptionnel concernant la présence de dizaines de milliers de fidèles catholiques lors du 200è anniversaire de lapparition de Mère Maria à La Vang et des centaines de milliers de pratiquants bouddhistes sacheminant vers le village de Hoa Hao à loccasion de lanniversaire de la naissance du fondateur Huynh Phu So de l'église bouddhique Hoa Hao, deux événements sociaux assez typiques montrant la position avancée de la masse populaire et le recul du régime dans lannée 1998.
Malgré son opposition et son attitude "passive", le rassemblement en masse de ces deux organisations prouvent que la faculté du régime de contrôler les religions sest avérée limitée, non pas par crainte dune contre attaque de la masse en cas de répression, mais parce quil redoute les pressions internationales au moment où il a grandement besoin de fonds pour faire face à la crise économique. Hormis les domaines politique et socio-économique déjà abordés, deux autres domaines méritent aussi lattention : la politique extérieure et la culture, marquées par des événements assez nouveaux en 1998.
En politique extérieure, le régime a organisé à Hanoi la sixième réunion à haut niveau des pays de lASEAN pour montrer la position dégalité du Vietnam avec les autres dans la communauté internationale. En réalité, cette réunion na pas beaucoup aidé le régime en politique comme en économie, car lASEAN, en état de dépression financière et devant demander laide du FMI et du Japon, na pu accroître linvestissement au Vietnam.
Dans le domaine culturel, Hanoi a préconisé le retour à la tradition et au caractère national pour édifier une nouvelle vie, fait annonciateur dune déviation dans le raisonnement dialectique et la doctrine du communiste vietnamien.
Après leffondrement du bloc communiste de lEst européen, embarrassé de ne pouvoir trouver une nouvelle argumentation justifiant son pouvoir totalitaire, Hanoi a tâtonné et essayé dapprendre la leçon chinoise. Elle a prôné le retour à la culture nationale en transformant les enseignements de Confucius en paroles de Ho Chi Minh, afin de lancer un nouveau raisonnement à caractère "socialiste spécifiquement vietnamien" (comme en Chine : socialiste spécifiquement chinois).
Ceci nous explique ce fait : alors que les responsable de l'économie mondiale se sont réunis pour trouver des remèdes contre la crise économique, les communistes vietnamiens se sont réunis en juillet dernier pour discuter de la caractéristique culturelle et de la tradition nationale.
Conclusion
Ainsi, à travers les données et les analyses exposées plus haut, on voit bien que le règne de Le Kha Phieu pourrait être le dernier du Parti communiste vietnamien. Cependant, ces éléments auraient pu l'affaiblir dans le passé comme dans le présent, mais ils ne peuvent le conduire à un effondrement. Pour mettre un terme à ce régime, nous tous, les démocrates, devons mobiliser plus positivement les pressions pour
les Droits de l'Homme, la liberté et la démocratie, obligeant le régime à accepter les réformes démocratiques concordant avec les aspirations du peuple, et c'est là le problème des Vietnamiens libres au cours de cette année 1999.*[Sommaire][ Publications du Vietnam Démocratie ][Retour à la page d'accueil de AVL]