L'Organisation Internationale pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO) va organiser la première conférence mondiale au sommet du 13 au 17 Novembre prochain à Rome, capitale de l'Italie. A cette occasion, Le Monde Diplomatique paru en Juillet a réservé deux pages à la politique de l'alimentation aux Philippines et au Vietnam, l'auteur de l'article sur celle du Vietnam étant M. Gabriel Colcaux, un journaliste qui connaît bien les problèmes de ce pays. Sous l'intitulé "L'échec d'une politique irresponsable qui réduit de plus en plus la quantité de riz aux vietnamiens", la première observation est celle ci : "parmis les échecs dans les réformes entreprises par le parti communiste vietnamien (PCV), aucun n'a causé plus de malheur au peuple que celui de la politique de l'alimentation". Le principe fondamental de cette politique est que le Vietnam possède un excédent de riz pour l'exportation. Cependant, dans son rapport publié en Janvier 1995, la Banque Mondiale a noté qu'il y avait jusqu'à 51% des vietnamiens qui vivaient en dessous du niveau de pauvreté, et le quart de la population n'avait pas assez de calories, même si elle a consacré tous ses revenus à l'achat de vivres. Selon le journaliste, "la difficulté fondamentale est qu'aucun observateur étranger ou dirigeant régional ne peut déterminer exactement le vrai volume de riz au Vietnam".
Pour montrer qu'il a bien réussi son orientation, le PCV a avancé des chiffres erronés en statistique depuis des décennies et actuellement il continue à publier de semblables informations sur la production de riz et le volume exporté, car selon lui, reconnaître l'échec dans le domaine de la production de riz revient à reconnaître ses erreurs dans la stratégie de réformes. M. Gabriel Colcaux indique "qu'il est difficile de croire aux chiffres donnés par le Vietnam, parce que la superficie de terre cultivée, notamment les rizières, a diminué de 14% à partir de 1992. D'autre part, la superficie de terre cultivable par chaque habitant est beaucoup plus réduite. Après la dissolution des coopératives, les agriculteurs vietnamiens commencent à abandonner le système d'irrigation pour ne s'occuper que des intérêts individuels".
Le journaliste se réfère à un article du Nhan Dan (Journal Populaire) paru le 21.01.96 dont la teneur nous porte à soupçonner la capacité des dirigeants du Vietnam. Cet article indique qu'il y a eu plein d'erreurs dans les chiffres sur la production de riz pendant ces dernières années, la tendance générale étant de gonfler les résultats dans le domaine de production des céréales. Les grands succès annoncés précédemment sur la production de riz dans le delta du Mékong étaient complètement en contradiction avec les prévisions connues. Ce n'était jusqu'en 1994 que l'Office de Statistique a révélé que les chiffres rapportés par les régions étaient supérieurs de 10 à 13% par rapport à la réalité. Il est évident que cette façon de gonfler les performances a existé depuis longtemps et c'est ce fait qui a causé d'énormes erreurs dans la politique de l'alimentation. C'est ainsi, selon M. Colcaux, "qu'une masse importante de riz a été exportée et que le Vietnam est devenu le troisième pays exportateur mondial de riz". Il rappelle que, "en 1988, le bureau politique du PCV a décidé que le riz est la marchandise unique pour laquelle il est nécessaire de fixer le quota d'exportation. Ces quotas sont déterminés suivant le besoin en devises, sans tenir compte des besoins en alimentation du peuple, de ce fait, comme conséquence, le prix du riz monte sans cesse.
De 1989 à 1995, l'exportation annuelle de riz augmente chaque année de 10% c'est-à-dire le double, en comparaison avec la production de riz. En 1985, seulement 7,4% de la production furent vendus à l'étranger alors qu'en 1995 le pourcentage de riz exporté s'éleva environ de 12,4 % à 13 %. De plus, l'Etat a favorisé les riches commerçants qui détenaient les réseaux de commerce international, du fait qu'il les a autorisés d'utiliser les devises provenant de l'exportation de riz pour importer d'autres marchandises, ce qui leur a permis de gagner dans les deux sens. C'est ainsi que l'alimentation de base du Vietnam a été sacrifiée d'une façon irresponsable et dangereuse. En 1989, le gouvernement a autorisé l'exportation de 1,4 millions de tonnes et en 1995, 2 millions de tonnes. A la fin de l'année dernière, alors que la production était inférieure de 400.000 tonnes par rapport à 1994, le gouvernement a exporté en plus 150.000 tonnes. Selon M. Colcaux, "la situation risquait de s'aggraver parce que l'Etat n'était pas capable d'arrêter les exportations illégales vers la Chine où le prix du riz était parfois supérieur jusqu'à 30% à celui du Vietnam. Passant outre aux lois, les provinces qui possédaient un excédent de riz l'exportaient directement à la Chine. Ont participé aussi à ce travail illégal, les bateaux de la marine vietnamienne".
Pendant les trois premiers mois de l'année 1995, au moins 600.000 tonnes de riz furent exportés illégalement vers la Chine. Cette quantité fut égale à celle qui manquait dans le nord Vietnam suite à la mauvaise récolte. Une partie importante de riz, au lieu d'être transportée en principe vers les provinces qui en manquaient, fut acheminée vers la Chine. C'est pourquoi, en principe, dans l'année 1995, le gouvernement n'a autorisé à exporter que 2,15 millions de tonnes, mais en réalité plus de 3 millions de tonnes furent sortis du pays. D'autre part, d'après M. Colcaux, "à cause des mauvaises conditions de récolte et de stockage, environ un quart de la production de paddy fut perdu, et, comme le Vietnam accumulait ses efforts dans la production de riz, celle des autres nourritures fut arrêtée depuis 1985". En 1995, FAO a indiqué que, malgré l'affirmation du Vietnam sur l'augmentation de la production, la réalité était que ce pays n'a pas pu satisfaire les besoins fondamentaux en alimentation. Cette année aussi, le gouvernement a annoncé qu'il a établi un stock en réserve de 100.000 tonnes pour faire face aux catastrophes naturelles ou en cas de pénurie, mais, toujours selon le journaliste, cette réserve n'est pas tout à fait suffisante, et puis, "à cause de l'augmentation rapide de la population, il est évident que la part de vivres pour chaque habitant est devenue plus réduite". Après une décennie d'adoption d'une stratégie basée sur des données erronées des régions comme du central, le journal Nhan Dan a du reconnaître que cette grave erreur pourrait influencer de façon importante sur la sécurité nationale de l'alimentation. Il a reconnu aussi que le niveau de consommation par habitant a baissé, notamment dans les villes.
D'après M. Colcaux, quoiqu'on ne peut pas calculer de façon exacte la production, on peut quand même l'estimer. Selon les données officielles, la production de riz en 1995 a diminué de 1,7 % à cause du mauvais temps, alors que l'exportation a augmenté de 20%, et la population, de 2,2 %. Sans compter les pertes depuis la récolte jusqu'au stockage et le gonflement des chiffres, la ration par individu serait de 272 kilos au maximum. Le chiffre avancé en 1984 n'était pas digne de confiance, mais il avait indiqué que la ration moyenne par individu s'élevait à 302 kilos, alors que le besoin minimum devait être de 365 kilos, et pour satisfaire à ce besoin, la capacité de production devait être très élevée. Cependant, le politburo du parti continue de confirmer que sa politique est bonne, délaissant ainsi toute possibilité d'adopter une politique plus réaliste sur l'alimentation. Et M. Colcaux de conclure: "N'ayant pu contrôler la situation, le PCV est entrain de laisser le danger d'une crise grave d'alimentation progresser de jour en jour".