HA SI PHU ET SON OEUVRE


"....Ha Si Phu est le symbole de l'intelligence, de la liberté de pensée dans la nouvelle période du pays et de l'époque. Réprimer Ha Si Phu et ceux qui luttent pour la liberté et la démocratie apparaît comme un signe de dégénérescence en remontant à contre courant de l'Histoire, un signe d'affaiblissement d'un régime qui n'a plus de légitimité pour exister."( Extrait de l'article intitulé "Ha Si Phu, symbole de l'esprit et de libre pensée" écrit par Tieu Dao Bao Cu fin décembre 1995, après l'arrestation de Ha Si Phu)

Ha Si Phu, de son vrai nom Nguyen Xuan Tu, naquit le 22 Avril 1940 au village de Dong Ho, circonscription de Thuan Thanh, province de Bac Ninh (Nord Vietnam). Selon le principe communiste de partage des classes, sa famille est classée comme appartenant à la classe des "agriculteurs moyens de bas niveau" c'est à dire celle qui n'a volé personne, lors de la phase de réformes agraires déclenchée par Ho chi Minh lorsqu'il contrôlait tout le nord Vietnam. Il débutait dans la vie comme enseignant, se débrouillait et arrivait à obtenir le diplôme de doctorat en biologie en Tchécoslovaquie. Nommé sous directeur de l'agence à Dalat de l'Institut des Sciences du Vietnam en 1988, il n'avait pu rien faire, faute de moyens parce qu'il s'était opposé aux agissements non conformes à la science de la part des gens du parti responsables du service. Certains disaient qu'il était mis à la retraite anticipée parce qu'il refusait d'adhérer au parti.

C'était à partir de 1988 que, sous le pseudonyme de Tu Xuan, Ha Si Phu commençait à écrire quelques courts poèmes dans le magazine Langbiang avec un teneur quelque peu satirique sur sa vie et celle des personnes de son entourage, mêlé toutefois d'un caractère positif. C'est ce caractère qui a décidé le remplacement de Tu Xuan par Ha Si Phu, les poèmes cédant alors la place aux articles de discussion dont les plus importants "Main dans la main marchons sous l'orientation de l'intelligence", "Quelques réflexions d'un citoyen" et "Adieu à l'idéologie" furent écrits de 1988 à 1995.

Le trait le plus saillant de tous ces articles se situe dans son style de légère moquerie, ou bien à travers les exemples, les témoignages, les procédés de poser le problème, ou bien par la manière d'emploi de mot, d'arrêt de phrase, donnant ainsi aux lecteurs un vif plaisir. D'autre part, ces écrits ne se présentent pas uniquement sous forme de prose, mais des fois sous forme de langage parlé et de dialogue, ce qui facilite la compréhension du lecteur.

Rien que le titre "Main dans la main marchons sous l'orientation de l'intelligence" déjà (1988) arrive à attirer l'attention des lecteurs. Exactement comme a dit l'auteur "l'article ne fait que d'évoquer et d'ouvrir, de fournir certaines connaissances de base pour y réfléchir mais ne solutionne aucun problème concret dans son ensemble". L'auteur entre dans le sujet en évoquant neuf points irraisonnables du système communiste qui créent le phénomène de la "société renversée". En voici quelques uns :

- Pour le système dit "un million de fois plus démocratique", la réalité est que le régime s'empêtre dans le problème de la démocratie;

- Pour le système dit "symbole de la vérité", le régime est toujours entrain de trouver un remède pour guérir le mensonge;

- Le système socialiste est décrit comme plein de vie, tandis que le capitalisme est "en agonie". Pourtant dans tous les cas où les nations sont divisées en deux, et peu importe la manière dont elles furent divisées, la moitié du "côté agonisant" reste toujours meilleure que l'autre moitié, en capacité de travail comme en qualité de production.

Dans cet écrit, Ha Si Phu a avancé certaines constatations exactes sur la "pierre de base du socialisme scientifique qui est la lutte des classes et son outil : la dictature du prolétariat". L'auteur pose légèrement le problème de changement obligatoire, décrit le phénomène où les gens s'emparent du pouvoir et s'y agrippent, mentent, sophistiquent avec la complicité d'intellectuels corrompus. Cet écrit n'est pas tout simplement une étude sur la théorie, parce que plus tard, l'auteur déclare fermement "Mais non ! Nous devons nous en sortir ! (sortir de la maladie de mensonge).

Avec l'article "Quelques réflexions d'un citoyen" (1993), Ha Si Phu a encore une fois confirmé son attitude pour lui même et pour les autres: "Etant un vietnamien éduqué et cultivé, nul ne peuve se permettre d'un semblant d'ignorance, de se cacher dans un coin pour s'occuper seul de son profit, mais il faut se tenir au milieu d'un endroit bien éclairé et exposer sérieusement et clairement ses idées hautement motivées par le sentiment de responsabilité, par l'intelligence". Quelle est la signification de cette confirmation si ce n'est une ouverte déclaration d'union? Et quelle est son opinion dans cette déclaration? Ceci : l'effondrement des régimes socialistes de l'Europe de l'Est et de l'URSS a un caractère originel, absolu et total. Il insiste sur un certain nombre de constatations mettant en évidence les erreurs fondamentales des concepts philosophiques, sociaux et politiques du marxisme léninisme dont sont bourrés les communistes depuis des décennies passées. Ha Si Phu indique ouvertement que la forme de l'économie socialiste, dont l'infrastructure est l'économie du marché et la superstructure est un jeu de malins tricheries, entraîne ceci : "Ceux qui détiennent et l'argent et le pouvoir abuseront de ces deux structures pour se livrer au jeu de "cache cache" : ils se cachent parfois sous celle ci, parfois sous celle là, et aucune loi ne puisse les punir ". Et "On est arrivé à cette situation : la personne qui représente les ouvriers est l'homme du patron (il s'agit du vrai patron, car l'ouvrier est patron seulement en titre). La révolution a été échangée clandestinement et le prolétariat est la classe qui a été trahie la première". Dans cet article, l'auteur n'hésite pas à manifester sa colère. Il s'emporte à cause du phénomène d'inertie et de résignation autour de lui, de la tendance du peuple "à chercher le moyen de vivre tout d'abord", de la malhonnêteté des "dirigeants de la révolution". "Quand nous essayons d'utiliser la dictature du prolétariat pour combattre le capitalisme mais sans résultat, l'homme s'en serait servi comme moyen pour se faufiler à travers la frontière de la libre concurrence afin de devenir capitalisme ! Et si ce pressentiment devenait la réalité, l'effort du socialisme serait d'avoir fourni à l'humanité une voie de plus pour se transformer en capitalisme, une sorte de capitalisme malhonnête et maladif..."

"...Comment s'opposer au socialisme? Le socialisme est inexistant, comment peut-on s'opposer à quelque chose qui n'existe pas au monde? Et puis, si cette doctrine n'est qu'une aspiration, pourquoi m'obligez-vous à avoir la même aspiration que vous? Je peux prouver que le socialisme n'est qu'une utopie à laquelle Marx et Lénine s'opposaient énergiquement déjà" (Extrait de la lettre du 2.9.94 adressée par Ha Si Phu au professeur Phan Dinh Dieu, coopérateur du comité central du Front de la patrie du Vietnam - session IV )

Avec "Adieu à l'idéologie" (1995), on distingue clairement la réaction décisive de l'écrivain de façon dure et absolue. Dans cet écrit où certains pensent reconnaitre un caractère érudit dans le raisonnement, sa plume garde toujours le style ironique pointé de mépris : "Le marxisme léninisme est entrain de se retirer hors de la vie sociale, le parti reste encore là, mais l'âme marxiste léniniste continue pas à pas de quitter ses membres. Cette doctrine s'enfuie vers les régions encore peu éclairées par la lumière de la démocratie pour y établir sa défense, des régions où les pensées féodales persistent à vivre tant bien que mal, dans des monts et forêts asiatiques, de génération en génération. Dans sa vie en exil (du fait que sa patrie ne l'accepte plus), il a perdu sa qualité d'être le drapeau guidant la guerre contre le soi disant capitalisme agonisant, mais il est employé comme une technique pour gouverner, un outil pour cette fin. A partir d'une doctrine internationale, il s'est réduit en un système national ayant un caractère interne comme principe. Il était "la fin", il est à présent "le moyen". Non seulement il est un moyen de gouverner, mais encore il s'est transformé en moyen pour transporter les prolétaires dirigeants vers le monde capitaliste, trahissant ainsi son propre objectif au début. La classe des travailleurs qui n'en est pas consciente assez tôt sera sombrée comme un amoureux abandonné, seul devant les dangers d'un monde en compétition folle de capitaux accumulés au début, notamment lorsque la génération des communistes fondateurs n'existe plus".

Ces quelques phrases simples montrent le soin apporté par l'écrivain à l'emploi des mots. On peut dire que le contenu de l'article "Adieu à l'idéologie" a frappé directement et efficacement la philosophie et la politique marxistes léninistes, la pensée de Ho Chi Minh, les dirigeants communistes, les organismes du parti. On y retrouve des teneurs déjà abordés dans les autres écrits mais développés plus amplement et d'autres complètement nouveaux. Sans entrer dans les témoignages décrits par l'auteur, le lecteur peut toujours se faire un résumé comme suit : "La substance des pensées de Marx Lénine sur la société se rapporte à des pensées de féodalité et de renaissance additionnées avec l'illusion du communisme primitif (ou illusion d'esclavage) en pleine crise de croissance de la civilisation industrielle.

"La doctrine marxiste léniniste n'est pas quelque chose de très élevée et de très loin qu'on ne peut atteindre, elle n'est en fait qu'une espérance qui a été dépassée, une nouvelle autre forme de la mode industrielle du féodalisme, laquelle avait été dépassée par l'histoire depuis des siècles. Elle n'est pas cette sorte de "plan secret de guide" plein de mystères à tel point que pendant tout un siècle après personne n'arriverait à en comprendre l'exactitude, mais elle est tout simplement des prévisions non sérieuses qui n'ont jamais existé dans la vie. Dans un monde civilisé et informatique, un tel système de pensée se désagrège de lui même sans avoir besoin d'être attaqué".

Pour ce qui concerne Ho Chi Minh et "sa pensée", quoique l'écrivain emploie des mots très modérés et polis à son égard, le lecteur réalise immédiatement qu'il ne suffit que quelques phrases de son article pour balayer tous les mythes :" Utiliser des troupes de fantômes puis n'arriver pas à les diriger, ce fait a laissé un drame au peuple comme à sa vie privée..."Ho Chi Minh" n'est pas un penseur ..."L'oncle Ho possède beaucoup de caractères traditionnels typiquement vietnamiens, dont la tradition de la pratique, sans pensée spéciale ni orthodoxie; il n'accorde pas d'importance aux raisonnements (sauf pour sophistiquer si nécessaire). Il rassemble un peu de tout, recourt à Confucius, Marx. Lénine, Bouddha, Jésus, Sun Yat Sen....pourvu qu'il arrive au but".

Quant au niveau de réflexion de Ho Chi Minh, l'auteur est bref : "Maintes fois, l'oncle Ho s'est référé aux autres leaders en matière de pensée. Par exemple, il montre du doigt les portraits de Staline , de Mao Tsé Tung pour calmer la pensée des cadres en disant: "Je peux commettre l'erreur mais jamais ces messieurs !....Je n'écris pas de raisonnements parce que l'oncle Mao l'a déjà fait !.." Ce qui est digne d'attention, c'est que l'écrivain, qui se trouve juste au centre d'un milieu où la vie est excessivement dure, a le courage d'exposer sa fidèle vision sur le sort du peuple, suite à la soumission des dirigeants dans leurs pourparlers dans l'ombre avec les étrangers : notre peuple pourrait être une bande de canards, les dirigeants de notre pays en seraient le propriétaire, et les Américains, le marchand de canards. "Si tous les deux, propriétaire et marchand gagnent beaucoup, la bande de canards doit prendre garde et ne jamais s'empresser de se bousculer pour profiter de la poignée de grains jetés par le client ".

"....Pour savoir à tel point le paravent est important, essayons de l'arracher pour le jeter, des gens vont s'élancer et le reprendre bien serré dans leurs bras pour le protéger, mieux même que s'il s'agit de la protection de leurs proches. Et, si nous arrivons à s'en débarrasser, tout le Vietnam brillera vivement. C'est à partir de ce moment que tout travail peut commencer dans la transparence, que toute chose porte sa vraie signification...." " ...Comportons nous en hommes de bien pour laisser le marxisme léninisme quitter notre peuple d'une façon officielle, comme une séparation à l'amiable. Cette doctrine a pénétré au pays par une voie secrète, notre pays est à présent indépendant, il vaut mieux la reconduire par la porte principale. Laissons la nous quitter d'une façon claire...." ( Extrait de l'article " Adieu à l'idéologie " )

A travers ses écrits, Ha Si Phu est digne d'être considéré comme un intellectuel patriote tant sur le plan de l'intelligence que sur celui du courage. Et ce courage continue à défier le régime. Selon ce que raconte l'écrivain Tieu Dao Bao Cu domicilié à Dalat (Vietnam), fin novembre 1995, Ha Si Phu Nguyen Xuan Tu se rendit au nord Vietnam pour revoir son village et sa famille. Il fut poursuivi de près par les policiers de Hanoi qui l'ont arrêté le 5 décembre 1995. Le lendemain, la police de Lam Dong a procédé à une perquisition de son domicile à Dalat jusqu'au jour suivant, le 7 décembre 1995, emportant plus de 3.000 pages de documents privés, des disques informatiques, bandes vidéo et audio.

Sur réclamation de son épouse, la police lui a fait connaître que son mari a été arrêté pour avoir "accaparer les documents secrets de l'Etat". Le document que la police prétendait avoir trouvé sur la personne de l'écrivain est une copie de la lettre (portant le mot "confidentiel") adressée par le premier ministre Vo Van Kiet au Bureau Politique du parti avant l'ouverture du 8ème congrès du parti prévue pour fin Juin 1996. On ne sait pas jusqu'à tel point ce document est secret alors qu'il a été déjà largement diffusé à l'intérieur et à l'extérieur du pays. L'écrivain est actuellement interné à la prison B-14 à Thanh Liet, en banlieue de Hanoi (juin 1995). Les murs de B-14 peuvent retenir une personne mais ne peuvent éteindre la confiance, le patriotisme et la volonté d'être libre du citoyen Ha Si Phu Nguyen Xuan Tu. ./.


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