Vietnam Démocratie - Août 1998

LES CONDITIONS NECESSAIRES
A LA DEMOCRATISATION DU VIETNAM

I - Les aspects du problème

Tous ceux qui s’intéressent à la situation du Vietnam ont ensemble les mêmes observations suivantes :

- Le Parti Communiste Vietnamien (PCV) se trouve en difficulté à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Le fait que Le Duc Anh et Vo Van Kiet ne détiennent plus les fonctions de chef d’état et de premier ministre montre que l’opération de transfert de pouvoir est en cours. Parmi les successeurs comme Tran Duc Luong, Phan Van Khai, Nong Duc Manh et même Le Kha Phieu qui a remplacé le secrétaire général Do Muoi, aucun d’entre eux ne possède de qualité prédominant, et ceci prouve que le PCV est entré dans une période d'incertitude en ce qui concerne la classe des dirigeants suprêmes ;

- Les cadres à moyens et bas échelons, qui ne pensent qu’à s’abriter derrière les plus hauts dirigeants des clans dont ils dépendent pour se disputer pouvoir et profit privilégiés, rendent le fonctionnement de l'appareil gouvernemental complètement inopérant. La corruption, considérée par le parti comme un fléau national à anéantir, est devenue par contre une nécessité lui permettant de s’agripper au pouvoir. De ce fait, le mot d’ordre ‘’lutter contre la corruption’’ n’est qu’une tactique employée par les clans afin d'attaquer et de se détruire mutuellement. Certains, plus clairvoyants, ont courageusement quitté le parti, se sont liés entre eux en formant des groupes d’opposants, une bombe à retardement au sein du régime ;

- Les soulèvements des masses au cours de ces deux dernières années, commençant par la réclamation des améliorations dans la vie courante, s’étendent à la lutte pour les droits du citoyen sous une autre forme plus importante et de plus en plus proche de la capitale. La population a su s’organiser et se défendre contre les forces du pouvoir (manifestation des 500 agriculteurs du village de Kim No), s’entendre pour prolonger la lutte (soulèvements des paysans de 128 villages de la province de Thai Binh qui ont duré depuis Avril 1997) et particulièrement, a su mobiliser les pressions favorables extérieures (soulèvement des fidèles catholiques de Xuan Loc province de Dong Nai).

Tous ces efforts ont fortement embarrassé Hanoi dans le choix des mesures à prendre pour y faire face, alors que la grande majorité des vietnamiens à l’étranger reste fidèle à leur idéal: lutter pour la liberté et la démocratie de la patrie. C’est ainsi que, partout, elle arrive à conserver intact cet esprit de lutte contre le régime et même à renforcer le potentiel de lutte de ses compatriotes dans le pays.

- L’opinion publique internationale, en particulier les médias, a adopté une opinion favorable aux efforts de lutte des vietnamiens pour les droits de l’homme et la démocratie. D’autre part, Hanoi se trouve plus que jamais gêné devant les réclamations des organisations internationales sur le respect des droits de l’homme et sur la libération des prisonniers politiques. L'examen en détails de la situation actuelle nous permet de constater d’une part, un affaiblissement du pouvoir des autorités communistes vietnamienness et d’autre part, de nouveaux avantages pour la lutte visant à mettre un terme au régime dictatorial et édifier un régime démocratique. Mais quelle est la solution la plus efficace et la plus réaliste?

Certains disent qu’il faut une révolution radicale sous tous les aspects afin d’éliminer dans le plus bref délai toutes traces du régime totalitaire et reconstruire un autre meilleur... Une telle solution ne peut être retenue en tenant compte des rapports de forces entre le parti communiste et les mouvements populaires démocratiques, d’autant plus qu’elle peut occasionner davantage de ruines au pays et à la population. D’autres pensent à une mobilisation de l’opinion internationale pour qu’elle fasse pression sur le PCV afin que ce dernier accepte la même solution déjà appliquée au Cambodge, où les Nations Unies ont organisé et supervisé sur place les élections générales au suffrage universel....

En réalité, celle-ci a démontré ses effets assez limités; de plus, le contexte politique au Vietnam diffère de celui du Cambodge, et puis, une telle solution n’est pas tout à fait adapatée au Vietnam, au cas où certaines influences étrangères, à cause de leurs intérêts, se joignent à la minorité de dirigeants du régime, sans tenir compte des aspirations de la population.

Pour d’autres encore, les dirigeants du PCV seraient entraînés par l’élan du renouveau économique actuel et devraient procéder aux réformes politiques, à la démocratisation du pays lorsque le niveau de vie de la population est améliorée, et de ce fait, il est nécessaire d’encourager les investissements étrangers et les échanges commerciales internationales, utilisant ainsi les moyens économiques pour provoquer les évolutions politiques....

Or, cette situation s’est déroulée pendant plus de 20 ans en Chine communiste et ses dirigeants n’ont jamais changé leur façon de gouverner. A travers les expériences historiques, notamment dans la situation actuelle du pays, cette solution ne peut prendre exemple sur un modèle quelconque, mais elle doit se baser sur les réalités du pays. Par ailleurs, l’histoire des mouvements de démocratisation dans les pays à politique dictatoriale, quoique diversifiée en détails, doit passer par des étapes fondamentales, longues ou brèves selon l’intensité de la pression populaire, en commençant par l’affirmation des droits du peuple et en terminant par la formation d’un système politique pour les droits du peuple.

Afin que le processus de démocratisation du Vietnam puisse répondre le mieux aux aspirations populaires sans provoquer de ruines pour le pays et la population, il y a six ans, en 1991, l’Alliance Vietnam Liberté a proclamé une Proposition de Démocratisation du Vietnam, qui se base sur un processus de démocratisation pacifique en trois étapes:

1) Formation d’une société pluraliste ;
2) Etablissement d’un système de transition ;
3) Edification d'un système démocratique pluraliste
.

Pourquoi l’Alliance Vietnam Liberté a-t-elle choisi un tel processus ?

II - Les conditions nécessaires au processus de démocratisation

Ce qui est important dans ce processus, ce n’est pas la réalisation de tant de pas fondamentaux pour mettre un terme au régime totalitaire, mais comment mobiliser les pressions populaires et quelle en est la force active qui dirige la bonne marche des opérations, tout en évitant tout dérapage. Dans les circonstances actuelles, l’ouverture à l’aveuglette de Hanoi a crée les risques d’annexion économique du pays par les puissances étrangères, et la dissension interne du parti peut provoquer une transformation politique brutale. De ce fait, le processus de démocratisation nécessite les conditions suivantes :

1) Il doit être dirigé par les vietnamiens en se basant sur l'entente des forces populaires démocratiques.

A travers des hauts et des bas dans l’histoire de notre pays, nous constatons que les vietnamiens ne doivent compter que sur eux mêmes. Les étrangers n'aident et ne soutiennent les vietnamiens que dans la limite de leur sentiment altruiste, charitable, et ne sont pas motivés par les responsabilités d’un citoyen du Vietnam.

Partant de ce constat, chaque vietnamien se doit d’agir de toutes ses forces dans l’accomplissement de ses devoirs de citoyen, tout en veillant à protéger les intérêts de la population devant les noirs desseins des forces anti-démocratiques. Plus important encore, lorsque les mouvements démocratiques dirigent les actions, ils doivent mobiliser tous les moyens de lutte pour répondre aux aspirations du peuple et non pas pour répondre aux ambitions d’un individu, d’un groupe ou d’une force étrangère quelconque.

En ce qui concerne les mouvements démocratiques qui dirigent les actions, il ne s’agit pas de quelques individus ou organisations vietnamiennes qui détiennent le ‘’monopole de lutte’’, mais il faut faire de telle sorte pour créer des conditions favorables à la participation de toutes les couches populaires. Pour y parvenir, il faut reconnaître le besoin de constituer une union de toutes les forces populaires démocratiques.

La nécessité de cette union est basée sur trois facteurs: la possibilité de liaison et d’échange d’information, la possibilité de coordonner les actions de lutte de façon permanente, le même idéal de lutte contre la dictature communiste. Ces trois facteurs constituent des valeurs communes qui doivent rassembler toutes associations et organisations vietnamiennes en un seul bloc visant à démocratiser le pays selon l’aspiration commune de tous les vietnamiens.

Ainsi, cette union non seulement montre l’esprit d’entente entre associations et organisations dans les actions communes, mais encore elle constitue une nécessité stratégique, du fait qu’elle permet aux vietnamiens d'être le principal moteur et de maitriser le processus sans attendre ‘’la bonne volonté’’ qui n'a jamais existé de la part de Hanoi ou d’aucune force étrangère quelconque.

2) Il doit être réalisable, en se basant sur les réalités vietnamiennes et la situation mondiale, en particulier sur le rapport de force entre les forces unies démocratiques d’une part et celles du pouvoir d’autre part.

Nous ne pouvons plus nous permettre de continuer à poursuivre des solutions irréalistes alors que notre pays a déjà tant souffert. Nous ne pouvons non plus élaborer une stratégie de lutte de nature complètement théorique et utopique. Un caractère faisable demande que le processus de démocratisation doive créer l’occasion permettant la participation de toutes les composantes du peuple et non pas pour laisser à un groupe d’individus d’en profiter à sa façon. De ce fait, pour l’obtenir, le processus de démocratisation doit :

a) Se baser sur les réalités vietnamiennes : d'une part, exploiter les mécontentements du peuple et des cadres ou membres dissidents du parti pour constituer des mouvements d’opposition multiformes, et d’autre part, organiser les masses afin de permettre aux mouvements de soulèvement de s’étendre et se maintenir, constituant ainsi une pression permanente sur le régime, sous la direction des forces démocratiques;

b) Se baser sur la situation mondiale : mobiliser les pressions mondiales sur le régime de Hanoi en matière de droits de l’homme et de démocratie, pressions qui ne conduisent pas directement à l’achèvement du régime, mais capables d’agir sur deux aspects, d’une part isoler et embarrasser le régime et d’autre part produire la force d’éclatement dans la masse;

c) Se baser sur le rapport de forces : déterminer les rapports entre les mouvements démocratiques, les alliés et les adversaires afin que chaque étape du processus de démocratisation puisse se réaliser au mieux et que notre position soit consolidée à l'issue de chaque étape. Plus concrètement, nous devons savoir exploiter au maximum les points forts et faibles des forces démocratiques comme ceux du PCV pour élaborer un plan de lutte réaliste.

Actuellement, comme points forts de Hanoi, on constate que:

- Le PCV, qui détient le pouvoir, est capable de dilapider toutes les ressources du pays pour avoir de l’argent afin de distribuer des privilèges aux cadres et membres, dans le but de garder son pouvoir;
- Il contrôle et dirige encore l’armée et la police, donc capable de réprimer les mouvements de révoltes de la population. Toutefois, cet appareil de répression est affaibli à cause des conflits de pouvoir entre leurs hauts dirigeants.

Comme points faibles, le PCV doit faire face aux problèmes suivants :

- N’étant plus uni, le parti s’est scindé en divers groupes qui se disputent les pouvoirs. Comme il a perdu son orientation, il se montre gêné dans ses orientations politiques, tout en perdant au fur et à mesure sa capacité de contrôle dans plusieurs domaines. La majorité de ses membres n’a plus confiance en sa compétence de direction et plusieurs d’entre eux ont quitté le parti et s’y opposent ouvertement. Cette situation l’a gravement affaibli ;
- La politique de ‘’l’économie de marché à orientation socialiste’’ a provoqué une crise socio-économique endémique dans le pays, en regard de la baisse des investissements étrangers, mettant le régime en butte à divers problèmes insolubles.

De l’autre côté, les forces populaires possèdent des points forts suivants :

- La légitimité de la lutte unit toutes les forces diverses pour en former un vaste mouvement populaire contre le régime. Majorité silencieuse du Vietnam, les gens du peuple savent distinguer la légitimité populaire des tendances opportunistes qui nuisent à l’intérêt du peuple. Le peuple ne se laisse plus intimidé facilement et se montre capable de résister au régime, alors que la communauté vietnamienne à l’étranger surveille attentivement tout ce qui se passe dans le pays tout en maintenant sa volonté inébranlable de lutte contre la dictature communiste.
- Les forces populaires à l’intérieur et à l’extérieur du pays se sont efforcées de s’unir en un front unique et savent se servir de la capacité potentielle des vietnamiens à l’étranger pour soutenir ses compatriotes dans le pays, notamment sur le front international, du fait qu’ils ont l’avantage de pouvoir mobiliser les milieux politiques et les médias à condamner Hanoi pour ses violations des droits de l’homme et ses actes de terroristes politiques.

Toutefois, nous devons reconnaître nos points faibles, à savoir :

- Nous entretenons une lutte dans des circonstances extrêmement difficiles avec un front prolongé de l’intérieur jusqu'à l’extérieur qui ne favorise pas l’échange d’information et limite le soutien logistique rapide aux forces de résistance.
- Nous manquons de cadres et de structures de base à l’intérieur du pays afin d’organiser et d’exploiter à temps les mécontentements de la masse pour les transformer en un mouvement de lutte sur place.

Les constatations sus indiquées sur les rapports de force ne restent pas tout à fait immuables, car elles peuvent évoluer selon les efforts de chaque côté. Cependant, nous avons de notre côté le facteur décisif de notre succès, la juste cause de notre lutte. Avec le peuple à nos côtés, nous pouvons mobiliser toute sa force potentielle. Comment transformer cette force potentielle en force de résistance ayant une orientation déterminée demande un effort constant de toutes les forces démocratiques.

La création récente d’un comité d’union des forces à l'intérieur et à l'extérieur du pays, la formation partout dans le monde des comités de soutien aux soulèvements des populations de Thai Binh et de Dong Nai montre nos efforts visant à mobiliser toute la force de la légitimité pour réaliser la démocratisation du pays.

3) Il doit limiter les destructions non nécessaires, ne pas provoquer davantage de division, ne pas causer de futurs dangers à la capacité potentielle du pays.

La grande majorité des vietnamiens ne désire pas que la démocratisation du pays se produise avec beaucoup de pertes en matériels comme en vies humaines. La raison est que, une fois le régime totalitaire éliminé, le peuple doit unir ses efforts pour restaurer le pays.

Toutefois, ceci ne signifie pas que nous évitions d’affronter les violences du régime ou prolongions le processus de démocratisation pendant de longues années jusqu'à épuisement du régime, car ce faisant, non seulement nous échouons dans la recherche d'une solution adéquate au problème du pays, mais encore, le potentiel de reconstruction de la nation se trouve gravement affaibli. En parlant de ruines inutiles que nous voulons éviter, il faut comprendre qu’il s’agit de ruines tant matérielles qu’intellectuelles et morales....

Lorsque, ensemble, nous voyons bien la nécessité de cette troisième condition, la solution pour le processus de démocratisation du Vietnam doit adopter ‘’la conquête de sentiment’’ comme ligne politique à tous les stades de lutte, une ligne qui consiste à agir sur la conscience de ceux qui portent les armes, à raviver le sentiment de résistance du peuple à chaque circonstance, afin d’affaiblir petit à petit l’ennemie.

III. Conclusion

Après un ou deux voyages au Vietnam, certains, en rentrant, disent que ‘’les gens du pays à présent ne s’intéressent pas à la politique, à la démocratie, à la liberté mais espèrent avoir beaucoup d’argent et prospérer dans les affaires pour mieux vivre’’. D’autres disent que ‘’le régime de Hanoi va mieux maintenant en ouvrant le pays et permettant au peuple de faire des affaires et même de le critiquer’’. Ces constatations sont exactes mais totalement subjectives. Pourquoi?

Il est vrai que les gens du pays vit mieux que dix ans auparavant. Ils peuvent acheter beaucoup de choses à condition qu’ils possèdent de l’argent. Ils peuvent améliorer leur condition de vie s’ils sont en possession des conditions pour faire des affaires.

Avec toutes ces possibilités, certaines personnes s’imaginent pouvoir mener une vie indépendante; en vérité, ils sont conditionnés par le régime : poussé par la nécessité de maintenir la survie du Parti, Hanoi a dû ‘’desserrer’’ son contrôle pour éviter la force d’éclatement du peuple et non pas pour le bonheur du peuple. Les gens peuvent critiquer ouvertement le régime, mais ce dernier n’hésite pas à frapper durement tous ceux qui lui demandent de respecter les droits de l’homme et d’instaurer la démocratie. S’ils pensent que tout ceci constitue un signe d’amélioration, d’ouverture démocratique de la part de Hanoi, alors notre pays sera submergé à jamais dans un état de décadence politique.

De telles réflexions subjectives doivent être abandonnées. Il faut aider les vietnamiens à avoir des conditions pour mieux voir la réalité de leur existence, à ne pas se contenter de satisfaction momentanée et illusoire. Démocratiser le Vietnam est un besoin pressant qui doit amener aux vietnamiens la maîtrise de soi et mettre fin à l’oppression d’un régime totalitaire.

Doan Hung


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