Vietnam Démocratie - Août 1998

Extrait de "La Tribune de Genève", rubrique "Monde", du samedi/dimanche 4/5 juillet 1998

La crise et les résistances locales fragilisent le régime vietnamien Hanoi n'échappe pas à la récession qui touche l'Asie orientale. Des voix s'élèvent pour réclamer plus de démocratie.

Le modèle d'"économie de marché à orientation socialiste" fatigue. Après douze ans de croissance, le Vietnam subit le contrecoup de la crise asiatique. Les investissements marquent le pas, les exportations diminuent. Le pouvoir, dont la légitimité reposait uniquement sur les réussites du "Doi moi" - la politique de libéralisation purement économique - est contesté, à l'intérieur du parti comme au sein de la "société civile" émergente. Un tableau contrasté, qui a fait l'objet d'une rencontre-débat organisée jeudi soir à Genève par le Comité Suisse-Vietnam (Cosunam).

Cet été, ils seront encore des centaines de milliers de touristes occidentaux à parcourir le Vietnam, attirés par ce mélange envoûtant d'un passé toujours présent et d'un avenir (capitaliste) symbolisé par des milliers d'initiatives indivuelles qui n'ont pas encore bouleversé le visage quasi colonial du Vietnam. Mais même le tourisme est en recul, signe que le temps de l'"aventure" est bien révolu. Le pays est même devenu l'un des plus chers de la région.

Son modèle de "communisme de marché", le Vietnam l'a emprunté à la Chine, voisin honni mais "grand frère" attentivement observé. Seulement, au moment où Pékin optait délibérement pour la poursuite des réformes en nommant Zhu Rongji au poste de premier ministre, Hanoi ralentissait. En décembre dernier, c'est l'ancien commissaire politique de l'armée. Le Kha Phieu, qui remplaçait le vieux Do Muoi (80 ans) à la tête du parti. Un gage de stabilité.

Proches de résistance

Pourtant, derrière l'immobilisme incarné par le parti, des proches de résistance, presque toujours pacifiques, s'organisent. Souvent imperceptibles pour le voyageur occidental. Si ce dernier visite la fameuse pagode Thien Mu, près de l'ancienne capitale Hué, l'absence du vénérable Thich Tri Tu, l'une des plus grandes figures de l'église bouddhiste indépendante, ne le troublera guère. Le bonze a perdu sa liberté depuis le rassemblement, à Hué en 1993, de quelque 40'000 bouddhistes, réprimé par les forces de l'ordre. Traversant la province nordique de Thai Binh, berceau de la révolution, le visiteur ignorera sans doute que plusieurs centaines de paysans se révoltent depuis des mois contre l'administration locale corrompue. A Saigon, saura-t-il que l'archevêque, Jean-Baptiste Pham Minh Man, a récemment réclamé, au nom des quelque sept millions de catholiques du pays, une "totale liberté de religion"?

Appel pour la démocratie

"Des voix s'élèvent, même à l'intérieur du parti, pour exiger un changement de la ligne officielle", note Nguyen Ngoc Bao, de l'Alliance Vietnam Liberté. D'anciens responsables du parti, tels Nguyen Trung Thanh et Hoang Huu Nhan, ont demandé que lumière soit faite sur les erreurs passées. Il y a quinze jours, le général Tran Do, vétéran des guerres de libération, a semé le désarroi parmi ses anciens camarades en lançant un appel pour la démocratisation du Vietnam.

A côté des divergences de vue habituelles, mais qui s'accentuent progressivement, entre un Comité central plutôt dogmatique, le gouvernement et les autorités locales plus pragmatiques, ces résistances pontuelles sont autant de brêches dans un système sclérosé, que même la croissance abandonne. L'an dernier, les investissements étrangers ont chuté de 40 %, une perte considérable pour une économie qui en dépend largement.

Apathie du pouvoir

Contre le général Tran Do, contre les paysans de Thai Binh, le pouvoir, d'habitude plus incisif à l'égard de toute opposition, n'est pas intervenu. Une apathie difficile à interpréter. Est-ce le signe d'un déclin et l'amorce d'une transition pacifique vers la démocratie? "Le régime n'a plus pouvoir de vie et de mort sur les Vietnamiens", se félicite M. Nguyen, qui a participé à la rencontre genevoise aux côtés notamment de Michel Rossetti, conseiller administratif de la Ville de Genève, de Thierry Oppikofer, président du Comité Suisse-Vietnam et de Nguyen Ngoc Duc, secrétaire général de l'Alliance Vietnam Liberté. A moins que cette inertie n'annonce une reprise en main par l'armée. Le Vietnam renoncerait alors pour longtemps à la voie explorée depuis 1986.

Mathieu van Berchem


[Sommaire][ Publications du Vietnam Démocratie ][Retour à la page d'accueil de AVL]