Vietnam Démocratie - Octobre 1998

LES TRAVAILLEURS :
LA CLASSE
" D’AVANT GARDE " EXPLOITEE

par Tran Trong Nghia

Les livres canoniques du marxisme-léninisme préconisent la lutte des classes en se servant de la classe ouvrière comme force fondamentale pour s’emparer du pouvoir politique et diriger la société. Cependant, dans les pays socialistes, passés comme présents, lorsque le parti communiste arrive à détenir le pouvoir, les droits des ouvriers et leur sort ne se présentent pas comme théoriquement promis, quoique ce parti affirme être "l’avant-garde de la classe ouvrière". Bon nombre de documents, provenant de l’étranger et des dissidents dans le pays proches du régime communiste vietnamien tel que M. Ha Si Phu, ont présenté des témoignages sur le mensonge, le colossal abus envers des millions de gens durant trois quarts de siècle. On peut dire que la classe ouvrière a été cruellement trahie par le Parti communiste vietnamien (PCV).

Pour éclairer le sujet, il s’avère nécessaire de remonter à la source, aux problèmes de la classe ouvrière :

- la conception marxiste vis à vis de la classe ouvrière, du prolétariat et la mise en condition de ces derniers au profit de l’objectif politique du parti communiste ;

- l’exploitation de la classe ouvrière sous les régimes communistes, notamment au Vietnam ;

- enfin, la nécessité de lutter pour les droits des travailleurs.

Quelques traits historiques

Depuis la fin du 15ème siècle, en France et en Europe, l’apparition de la classe des bourgeois, enrichis grâce au commerce, ont changé l’ordre social de l’époque féodale. Auparavant, hormis les rois et seigneurs, la société européenne comportait 3 classes sociales constituées par l’aristocratie, le clergé et le peuple. Tous les profits étaient entre les mains des deux premières minorités, la majorité de la population restait pauvre, affamée. Dans différents pays européens, existaient des soulèvements populaires réclamant l’abolition de l’injustice sociale, mais ils étaient rapidement réprimés par les minorités privilégiées. La révolution industrielle, commencée au 18ème siècle en Grande Bretagne puis se répandant largement dans les pays occidentaux, a changé la société de plus en plus, notamment en ce qui concerne les relations entre les différentes classes. Les inventions les plus récentes étaient des machines employées dans la production des marchandises qui, une fois vendues, rapportaient d’importants profits. Les bourgeois s’étaient procurés des moyens de production tels que terrains, ateliers, outils, machines... et devenaient les propriétaires des entreprises de production.. Ainsi se formait la classe des propriétaires. Le besoin de produire rapidement et en grande quantité pour répondre aux besoins du marché les avait poussés à louer la main d’oeuvre des autres. Ces derniers, de plus en plus nombreux, formaient une nouvelle classe, la classe des ouvriers, des travailleurs, des prolétaires.

Les gens qui travaillaient pour un patron dans les entreprises et ateliers recevaient un salaire. En comparaison avec la vie du servage sous l’époque féodale ou la vie de l’agriculteur qui dépendait des intempéries, théoriquement, avec les ressources garanties, la vie d’un travailleur aurait dû être meilleure qu’avant. Seulement, la cupidité des patrons, à laquelle s’ajoutait le besoin de concurrence en matière de prix sur le marché , les conduisaient à baisser le prix de revient, ce qui se répercutait sur les travailleurs qui furent sacrifiés les premiers : ils étaient obligés de travailler dans de mauvaises conditions, le temps de travail augmentait alors que le salaire diminuait. De ce fait, la vie des travailleurs était malheureuse et l’on est pas loin de la vérité en affirmant qu’ils étaient excessivement exploités. De nombreux philosophes, parmi lesquels des religieux, s’étaient élevés contre les injustices sociales de l’époque en proposant des procédés, des thèmes, visant à améliorer la situation. Typiquement, on peut citer le religieux italien Tommaso Campanella, le prêtre français Meslier ou le révolutionnaire Gracchus Babeuf, et naturellement, Karl Marx et Friederich Engels...

La conception marxiste relative aux classes

On peut résumer les conceptions de Karl Marx sur la lutte des classes comme suit : l’origine des classes est le système économique, et les rapports entre les participants à la production sont tous des rapports de domination entre gouvernants et gouvernés et il demeure toujours deux classes antagonistes, le capitalisme et le prolétariat.

Les prolétaires sont des personnes qui ne possèdent aucun autre revenu que le maigre salaire payé pour leur travail, leur permettant de vivre au jour le jour. Ils n’ont pas de conditions favorisant l’épargne, sa famille et lui même restent prolétaires toute leur vie. Avec l’argent et ses propres matériels d’exploitation, le capitalisme détient entièrement un pouvoir puissant et devient la classe gouvernante. Ainsi, au rapport d’exploitation s’ajoute encore le rapport de gouvernants et gouvernés. Selon Marx, le mécontentement et les protestations des prolétaires ont déjà existé à partir de l’antagonisme d’intérêts divergents. Seulement, au début, étant isolés, ils ont dû accepter de travailler dur pour pouvoir survivre. Ensuite, "conscients" de leur peine et de leur exploitation, ils se sont regroupés dans des actions collectives susceptibles de changer le rapport de force. Toujours selon la bible marxiste, il existe différents niveaux de conscience. Au plus bas niveau, les travailleurs, se voyant exploités, se regroupent contre le patron. A un niveau plus élevé, toute la classe des prolétaires doit comprendre que son exploitation est entreprise par toute une classe, celle des capitalistes et qu’elle doit la haïr et la combattre. Cette classe est considérée par Marx comme un ennemi redoutable, inconciliable, même avec une petite partie d’entre elle. A partir de cette prise de conscience, le prolétariat s’est consolidé pour devenir la force qui libère l’humanité de l’esclavage.

Marx a dessiné une perspective :"Le combat acharné entre deux classes ennemies va conduire à la victoire du prolétariat bien organisé, élimine l’oppression du capitalisme et libère l’humanité de sa domination, ouvrant ainsi une ère de conciliation entre les hommes pour progresser vers une société sans classe"

Les conceptions marxistes sur la lutte des classes au profit du prolétariat ont été appliquées par Lénine en Russie avec une doctrine qui les groupe sous un parti : le communisme a été créé et s’est attribué le rôle "d’avant-garde de la classe des travailleurs"

Les travailleurs dans la fondation des régimes communistes

Avec des raisonnements très prometteurs pour le prolétariat, le parti communiste a pu, non seulement rallier cette classe, mais encore satisfaire aux aspirations des intellectuels pour une société plus équitable. En Russie, Lénine a profité du mécontentement du peuple vis-à-vis du Tsar par suite de la pauvreté et de la famine causées par les guerres successives pour s’emparer du pouvoir en Octobre 1917 avec les forces basiques du parti et former le 30.12.1922 l’Union Soviétique, laquelle s’est ensuite effondrée le 08.12.1991.

Quoiqu’il dirige le mouvement des travailleurs dans la révolution d’Octobre, Lénine n’est pas à l’origine de la classe des travailleurs. De son vrai nom Vladimir llitch Oulianov, il est issu d’une famille de la bourgeoisie classique… Nombreux de ses collaborateurs sont des bourgeois et intellectuels. On a beau vanter que la révolution d’Octobre est un exploit des travailleurs, en réalité, ce n’est pas tout à fait vrai. Dans les pays de l’Europe de l’Est, la prise du pouvoir par les partis communistes, l’avant-garde de la classe des travailleurs, non plus, ne vient pas forcément de la victoire du prolétariat sur le capitalisme, mais grâce à l’absence de pouvoir ou aux arrangements entre les pays victorieux après la seconde guerre mondiale.

En Asie, la classe des travailleurs ne compte pas beaucoup, car les pays de cette région sont essentiellement agricoles, le fait de monter un mouvement de travailleurs en lutte contre le capitalisme ne peut se réaliser. Aussi, à l’occasion de la guerre mondiale où toute l’Asie se trouve occupée par le Japon, les communistes ont-ils abusé du patriotisme du peuple et s’est servi de l’enseigne de "libération populaire" armée pour s’emparer du pouvoir. Mao tsé Tung a recouru à l’armée, composée en grande majorité d’agriculteurs dans la guerre contre Tchang Kai Chek, afin de prendre le pouvoir. En Corée du Nord, après la capitulation des Japonais, l’Armée Rouge soviétique a débarqué au nord du 38ème parallèle et remis le pouvoir entre les mains du parti communiste. Ce n’était pas non plus une victoire du prolétariat sur le capitalisme.

Concernant le Vietnam, après la reddition du Japon, Ho Chi Minh a profité de la situation et utilisé le Front Viet Minh pour s’emparer du pouvoir, renversant le gouvernement Tran Trong Kim et forçant le roi Bao Dai à abdiquer. Ensuite il a éliminé tous les composants non communistes du gouvernement. Puis, il a aussi lui même favorisé le retour des Français au pays pour, quelque temps après, appeler le peuple à la résistance contre eux, une guerre de neuf ans qui a causé tant de dévastation. Telle est la façon dont les communistes vietnamiens se sont emparés du pouvoir. Quoique les dirigeants s’appliquent à se donner une origine et un passé de travailleurs, la réalité est que, à l’époque où dominait le colonialisme, l’industrie n’était pas assez développée et les travailleurs étaient d’autant plus rares. Si l’on compte les coolies des plantations de caoutchouc, la force d’avant-garde restait encore minime, étant donné que la grande majorité du peuple vit de l’agriculture. Ainsi, l’on ne voit pas une justification de ce que Karl Marx a écrit : "la lutte acharnée entre la classe des prolétaires et celle des capitalistes conduira à la victoire de la première afin d’établir le pouvoir prolétaire". Au cours des deux guerres qui conduisent le parti communiste au pouvoir, le sang a coulé abondamment, non pas le sang des capitalistes, mais plutôt des compatriotes, des soldats, dont la plupart sont des agriculteurs.

Les travailleurs sous le régime communiste

Le PCV ne cesse de louer Ho Chi Minh pour avoir eu "l’initiative d’appliquer le marxisme-léninisme aux conditions du Vietnam". La vérité est que M. Ho n’a pu faire autrement qu’appliquer fidèlement le credo doctrinal : l’appropriation des rizières et terrains, des moyens de production, des coopératives agricoles, etc....De surcroît, tout ce que l’Union Soviétique et la Chine ont mis en application dans leurs pays selon leurs propres conditions a été copié en entier et appliqué au Vietnam par les dirigeants communistes. Le peuple ne peut jamais oublier "les réformes agraires" importées de Chine dans les années 50, tuant des dizaines de milliers d’honnêtes gens et démolissant toute la production agricole du pays. Après, le parti a reconnu "l’erreur" et présenté ses excuses. Ce n’est pas si simple, car il s’agit d’un crime, une souillure de l’histoire que rien ne peut effacer.

Après l’établissement d’un régime dictatorial suivant le modèle du communiste étranger, la vie de tous les travailleurs, composés d’ouvriers, d’agriculteurs et d’intellectuels, a complètement changée. Ce changement à caractère "révolutionnaire" vient du fait que leurs patrons n’appartenaient plus à la classe capitaliste, et peut être ils ne l’ont jamais été, mais au parti communiste. Auparavant, dans notre pays, lorsque le salaire était insuffisant pour répondre aux besoins de l’existence, les travailleurs pouvaient protester par la parole, par la presse ou la grève. Aujourd’hui, ils doivent travailler comme du bétail, dans le sens propre du terme, car dans certains lieux, l’homme doit traîner la charrue à leur place, et toute protestation leur est interdite sous toutes les formes. La politique de rationnement alimentaire, de contrôle pointé de travaux se révèle cent fois pire que sous l’époque féodale ou sous la domination étrangère. Le parti a avancé des raisons de toutes sortes pour exploiter jusqu'à épuisement la main d’oeuvre du peuple dont le maigre salaire ne permet pas de vivre convenablement , par exemple : "des difficultés subsistent encore pendant la période de transition au socialisme", ou "Travailler est une gloire", ou encore "lorsque l’établissement du socialisme sera achevé, chacun travaillera selon sa capacité mais bénéficiera de tous les avantages selon ses besoins" etc... L’exploitation des travailleurs est devenue de plus en plus inexorable. Le régime s’est servi de toutes sortes de ruses tels que des concours, en créant des titres honorifiques : "travailleur avancé", "travailleur héroïque"... Beaucoup de travailleurs en possèdent des témoignages, étalés plein sur les murs de leur demeure mais qui, pourtant, ne les empêchent pas de rester souvent affamés.

Depuis l’installation du régime communiste dans le pays, jamais avec seulement son salaire le travailleur arrive à suffire à ses besoins ainsi qu’à ceux de sa famille. Depuis 1954 jusqu'à présent, dans l’administration, 100% de travailleurs .se pressent, à la sortie des bureaux, d’exercer un métier supplémentaire : les uns élèvent des porcs, les autres deviennent marchands ambulants et, plus frappante encore, à l’issue des heures de classes, l’image des maîtres et maîtresses qui vendent gâteaux et glaces devant l’école où ils enseignent. M. Marx a défini que "la classe prolétaire" comprend des personnes qui louent ou vendent leur dur labeur aux capitalistes pour avoir un salaire qui les fait vivre, qu’il y a donc exploitation des uns par les autres du fait que ces derniers ne veulent pas partager les profits des plus-values avec les travailleurs. Au Vietnam, le pouvoir est entre les mains de "l’avant-garde du prolétariat", pourtant, les prolétaires sont insuffisamment payés, à tel point que, dans certains endroits, ils n’ont pu toucher leurs paies pendant plusieurs mois. A ce stade, on voit bien comment "l’exploitation des travailleurs" par son avant-garde est d’autant pire que le capitalisme !

Avec la période d’ouverture, à défaut de l’aide du communisme international, le parti communiste a ouvert le pays aux commerces et investissements étrangers. Au début, certains craignent que les deux antagonistes, parti du prolétariat et capitalisme, n’arrivent pas à conduire ensemble les activités des entreprises. Or, la réalité des faits a prouvé le contraire : du fait qu’il sont tous "des exploiteurs", ils se réconcilient en s’accordant très facilement, les travailleurs victimes du système, supportent à la fois deux jougs, communiste et capitaliste. La complicité entre les patrons étrangers et les autorités vietnamiennes, constituées par la direction des joint venture, les cellules des Fédérations Syndicales, du parti et de la jeunesse communiste, tend à opprimer les ouvriers en les forçant à faire des heures supplémentaires sans rémunération, les interdisant d’aller aux toilettes pendant les heures de travail, les obligeant à subir des punitions corporelles humiliantes : il est déjà arrivé des cas où les patrons leur intime l’ordre de courir, de s’agenouiller ou de ramper sous leur hanche...

Avec l’économie de marché à la manière socialiste, les "mandarins" du parti et de l’Etat ont laissé apparaître leur vraie nature : grappillage sur les salaires des travailleurs, exigence des pots de vin de milliers de dollars pour être acceptés comme main d’œuvre exportée vers d’autres pays ou être embauchés par les entreprises à capitaux étrangers...

Prolétaires vietnamiens, unissez-vous !

Afin de protester contre un patron ou poser une revendication, dans les pays occidentaux, les syndicats conduisent les travailleurs à lutter et organiser les grèves. Au Vietnam, en dépit du refus du droit de grève par les lois socialistes, les travailleurs ont spontanément pratiqué des centaines de grèves depuis 1988 jusqu'à ce jour. Ce fait prouve que la ‘’classe ouvrière’’ n’a pu en rien compter sur leur "troupe d’avant-garde" y compris la "Fédération des Travailleurs" mise en place par le parti et dont le but est de la contrôler plutôt que protéger ses droits. Elle a raison de combattre jusqu’au bout pour préserver ses propres intérêts, d’éliminer la connivence entre capitalisme et parti communiste.

Face à cette trahison évidente du PCV, le prolétariat doit avant tout s’unir et agir solidairement. Lorsque les travailleurs combattent dans une entreprise, ceux des autres entreprises doivent se montrer solidaires et les soutenir. L’attitude impassible devant l’incendie d’une maison voisine est inacceptable.

A l’égard de la complicité entre les patrons et les fédérations syndicales de l’administration, les travailleurs se doivent d’organiser des syndicats indépendants afin d’unifier les volontés et les actions, dans le but de protéger leurs droits et leur honneur. Etant eux mêmes producteurs de ressources, il leur faut se servir de cet avantage économique pour faire pression sur le parti et le régime pour que soient acceptés les droits à la liberté, dont particulièrement la liberté syndicale.

Le PCV s’évertue à maintenir que l’article 4 de la constitution soit conforme à sa volonté. Mais les travailleurs ne peuvent accepter qu’il s’y considère "être l’équipe d’avant-garde de la classe ouvrière" du moment qu’il les a trahis gravement.

La Journée Internationale du Travail du 1er Mai a marqué une étape importante de la lutte ouvrière. C’est l’occasion où le travailleur vietnamien pense à ses droits confisqués par le régime. C’est aussi l’occasion de rappeler aux communautés vietnamiennes d’outre-mer de réfléchir à l’existence des travailleurs exploités du pays afin de les soutenir dans la lutte commune.


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