Vietnam Démocratie - Octobre 1998

LES RISQUES D’EXPLOSIONs A PARTIR DES CAMPAGNES

Par Doan Hung

L’année 1997 est marquée par trois mouvements de colère des agriculteurs vietnamiens.

1) Les affrontements entre les agriculteurs de la commune de Tho Da en Janvier 1997 et une force policière d’environ 500 hommes voulant réquisitionner des centaines d’hectares de rizière que les entreprises sud coréennes désiraient acheter pour en faire des terrains de golf.

2) Les agriculteurs de 128 communes de la province de Thai Binh ont organisé successivement des rassemblements de manifestation devant les autorités de la commune, de la circonscription et de la province pendant plusieurs mois, dénonçant les corruptions et réclamant la baisse des impôts fonciers ainsi que des éclaircissements sur l’utilisation des fonds provenant des contributions pécuniaires auxquelles la population est forcée à participer, soi disant pour les dépenses dans l’éclairage, les voies de communication, les écoles, les annexes postales, alors qu’en réalité ces fonds sont partagés entre les cadres locaux du Parti pour leurs besoins personnels.

Ces réclamations ont lieu depuis la mi-avril 1997 et se prolongent jusqu'à ce jour sans y trouver de solution.

3) Les fidèles catholiques du quartier de Tra Co, commune de Binh Minh, circonscription de Thong Nhat, province de Dong Nai ont manifesté contre la décision du Comité Populaire provincial voulant réquisitionner les 13.000m2 de terrain diocésain. La manifestation a débuté en Novembre et s’est prolongée jusqu’en Décembre 1997.

Outre ces trois soulèvements de grande envergure qui ont duré plusieurs jours, les cultivateurs dans d’autres provinces comme Thanh Hoa, Nghe An, Ha Tinh, Cao Bang ont aussi manifesté contre la corruption, la lourde imposition et les abus de pouvoirs des fonctionnaires.

Quoique, en apparence, les soulèvements ont pour slogan la dénonciation des cupidités et des injustices, la vraie origine du problème est l’exploitation excessive des paysans par le régime.

A présent, le Parti communiste essaie d’envoyer les cadres supérieurs du Politburo à la campagne pour tenter d’apaiser la colère des gens en procédant, selon ses dires, au contrôle de la situation et au règlement des réclamations et des accusations. Mais, on est en toujours au stade des paroles bien que les risques d’explosion depuis les campagnes restent le souci majeur des dirigeants communistes. Avant d’analyser ces risques, il est nécessaire de revoir les différentes lignes de conduite appliquées par Hanoi à l’agriculture au cours des dernières décennies.

La politique agricole sous le régime socialiste

Quatre-vingt pour cent de la population vivent et produisent à la campagne. Dans un pays sous-développé tel que le Vietnam, la suffisance alimentaire est une nécessité primordiale. C’est ainsi que le Parti communiste vietnamien cherche par tous les moyens possibles à contrôler les deux éléments essentiels du pays : le plus grand nombre de la population et l’alimentation. Sa politique agricole depuis les dernières décennies a été de démolir toutes les valeurs traditionnelles ainsi que le système de vie rurale existant depuis des générations. Ainsi, "les réformes agraires" ont instauré les coopératives agricoles, par ce moyen, le PCV dépouillait systématiquement les agriculteurs de leurs rizières ainsi que leurs outils de production. Et parallèlement, le PCV cherche à contrôler la distribution alimentaire par le système de taxations et d’achats à bas prix de tous les produits agricoles (paddy, fruits, plantes industrielles). Or, non seulement Hanoi n’a pu obtenir les résultats escomptés, mais pire, cette politique a engendré des lenteurs dans ce domaine, qui entraînèrent la chute libre de l’économie entière. La raison en est que l’agriculteur s’y opposa en produisant juste ce qu’il lui fallait pour survivre, sans rien mettre de côté pour payer les impôts, ou en sabotant les travaux collectifs. En conséquence, de bonnes rizières restèrent non cultivées au maximum de leur rendement et la production annuelle de nourriture n’a pu répondre aux besoins de tout le pays. Cette situation s’est prolongée durant des décennies, jusqu’en 1986, où le Parti commença à lancer les réformes suivant la décision n° 10 du bureau politique autorisant l’agriculteur à louer les rizières des coopératives pour cultiver à la manière du "modèle familial" comme ils le faisaient déjà depuis des générations avant l’avènement du communisme.

Cette décision montre que Hanoi a fait marche arrie`re dans l’espoir d’une augmentation de la production alimentaire, mais son application a créé des excès  : profitant de cette mesure, les notables tyranniques du Parti local s’approprièrent les meilleures rizières pour leurs familles. Il en résulta des conflits entre les agriculteurs et les responsables du Parti, caractérisés par des manifestations successives d’agriculteurs qui réclamèrent leurs propres rizières et refusèrent de travailler sur celles distribuées par les autorités. Presque 3 ans après, en avril 1989, Hanoi a pris une nouvelle décision selon laquelle le Parti local doit laisser à l’agriculteur le droit de louer les rizières qui lui appartenaient avant d’être réquisitionnées par les coopératives. En 1993, suivent deux autres lois visant à confirmer le droit au bail à long terme de l’agriculteur et fixant les taxes à acquitter à la fin de la récolte. Toutefois, celles-ci ne sont valables que sur le papier, car tout dépend des décisions sur place du comité local du Parti. De ce fait, dans le passé comme dans le présent, la politique agricole se trouve constamment dans un cercle vicieux plein de contradictions : pour que le peuple produise, Hanoi est obligé de desserrer son contrôle, et si le Parti maintient son contrôle alimentaire, le peuple refuse de produire, contradiction qui permet aux membres de tous les échelons du Parti d’exploiter à fond les paysans. A présent, avec le mot d’ordre "pousser rapidement et vigoureusement l’industrialisation et la modernisation",l’oppression et l’exploitation de l’agriculteur s’accroissent de plus en plus, et c’est la raison qui a conduit aux mouvements de colère des agriculteurs mentionnés plus haut.

Les risques d’explosion à partir des campagnes.

Après les événements de Thai Binh, la Revue Communiste (Tap Chi Cong San) parue en février 1998 a publié un article intitulé "Quelques observations tirées de la situation compliquée de certaines régions de Thai Binh" dont le contenu vise, d’une part, à disculper les hauts dirigeants du Parti tout en accusant les responsables des comités locaux de ne pas apporter de solution fondamentale aux problèmes dès leur début, et d’autre part, à constater certaines causes qui conduisirent aux soulèvements, comme suit :

- L’exploitation des agriculteurs par la perception excessive des contributions financières de toutes sortes pour la construction des voies de communication, du matériel d’éclairage, des écoles, des annexes postales... sans rendre des comptes sur les recettes et les dépenses. Bon nombre de responsables des comités locaux du Parti ont vendu des rizières appartenant aux agriculteurs, réquisitionnées par les coopératives, pour s’enrichir et mener une vie luxueuse ;

- Le manque de solution directe et immédiate des problèmes soulevés par les agriculteurs (réclamations, accusations de corruption, etc. ). Les responsables locaux se contentèrent de transmettre le dossier des affaires de la commune à la circonscription, puis de celle-ci à la province qui le retourna à la commune par la même voie sans y apporter aucune solution, de sorte que l’affaire en est restée toujours à son état initial. Aux rappels des intéressés, ils répondent par des menaces d’arrestation pour avoir "sali les cadres" ou "agi contre les autorités" ou "désobéi aux lois" ou "causé des désordres"...

- Les actes cupides et anti démocratiques se sont généralisés à l’intérieur de la commune, entre les habitants et les cadres, entre les cadres eux-mêmes, entre les cadres en service et ceux qui sont aussi à la retraite. L’état anti démocratique provient du non respect des lois de la part des cadres qui les considèrent comme seulement applicables aux administrés.

Outre ces trois facteurs, l’article en a évoqué un autre, "l’intervention des mauvais éléments", une éternelle accusation des communistes qui signifie que, presque tous les soulèvements sont provoqués par de "mauvaises gens", alors qu’en réalité la situation n’était pas si mauvaise que cela. Les événements de Thai Binh constituent un type de situation commun aux cadres de tous les échelons qui, selon Hanoi, sont animés par "la cupidité, l’oppression, une vie anti démocratique différant énormément de celle de la collectivité". Ainsi, les troubles ne se cantonneront pas seulement à Thai Binh, mais ils pourront s’élargir dans d’autres lieux, lorsque l’oppression et l’exploitation dépasseront la limite supportable par la population, car les trois facteurs évoqués ci-dessus sont des réalités actuelles dans toutes les régions rurales du pays.

Les difficultés économiques actuelles issues de l’influence néfaste de la crise financière asiatique ainsi que l’instabilité politique engendrée par les luttes pour le pouvoir entre les trois premiers du pays - le Secrétaire Général du Parti Le Kha Phieu, le Chef de l’Etat Tran Duc Luong, le Premier Ministre Phan Van Khai, - vont rendre la vie rurale de plus en plus misérable. Lorsque l’administration centrale ne se préoccupe que des rivalités pour le pouvoir, les cadres régionaux cherchent à s’enrichir en obligeant les paysans à verser toutes sortes de taxes et contributions fictives. Ceci va conduire inévitablement à l’explosion des mouvements de lutte de la masse rurale, comme ce qui s’est déjà passé à Thai Binh, Tho Da, Xuan Loc. Si ces événements se généralisent partout dans le pays, il ne restera au régime qu’une seule issue : accepter les élections libres ou se laisser anéantir par le soulèvement de tout un peuple.

Conclusion

Dans le passé, la campagne était l’emplacement important qui servait de base pour l’édification du socialisme. De nos jours, Hanoi la considère comme un milieu contribuant à l’édification des bases de l’industrialisation et de la modernisation. Tout au long de ces deux périodes, l’agriculteur a joué et joue encore le rôle d’une vache laitière que le Parti trait jusqu'à épuisement. Toutefois, le peuple, surtout l’agriculteur, n’a plus peur du régime comme dans le passé, et considère les cadres de tous les échelons comme des parasites de la société. Il s’avère donc nécessaire de lancer des campagnes de mobilisation de la masse rurale pour une évolution historique, visant à récupérer la liberté et la démocratie des mains du régime communiste avant que le peuple vietnamien , ensemble avec le reste de l’humanité, ne passe en l’an 2000.


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