Après 1975, les niveaux de salaires des ouvriers demeurent extrêmement bas. En plus leur pouvoir d'achat ont été sans cesse diminué suite à des changements de monnaie pendant la période 1975-1977. Par contre ils sont obligés de travailler davantage pour contribuer à l'édification forcée du socialisme au Vietnam. Pendant la période de 1975-1985, souvent les ouvriers dans le secteur étatique ont reçu leur salaire de misère avec des mois de retard. Cette situation a eu des conséquences néfastes sur la qualité des produits. Pour pouvoir écouler ces produits, le parti a obligé les ouvriers de participer à la consommation des produits de mauvaise qualité qu 'ils ont eux mêmes fabriqués. Ces produits sont sensés remplacer une partie de leur salaire. Cela a amené à des situations quasi tragi-comiques comme par exemple, les ouvriers de l'entreprise de fabrication de parfum ont reçu des flacons de parfum comme salaire, ceux construisant des cercueils ont reçu des cercueils...
Après le lancement de la politique d'ouverture en fin 1986, le Parti Communiste Vietnamien (PCV) est obligé de prendre en compte la différence énorme entre les salaires dans le secteur étatique dont la plupart des entreprises sont en situation de quasi faillite et le secteur privé, bénéficiant des investissements étrangers. L'Assemblée Nationale a adopté une loi fixant le niveau de salaire minimun pour l'ensemble du pays en 1993: 120.000 dong (soit 12 Dollars US.), appliqué dans le secteur étatique et dans d'autres professions libérales, petits commerçants, artisans..Alors que le salaire minimum dans les entreprises en joint-venture avec capitaux étrangers est de 350.000 dong (soit 35 Dollars US). Comme conséquence: il y a de plus en plus d'ouvriers qui abandonnent le secteur étatique au profit d'un emploi dans le secteur privé.
D'après le quotidien Lao ñng (Travail) du 4/8/94, à cause des rythmes de travail trop épuisant de 10 à 12h par jour et un niveau de salaire trop bas, les ouvriers des entreprises de fabrication de cuir pour les chaussures du Ministère de l'Industrie Légère ont démissionné en masse. Pendant les 6 premiers mois de 94 rien qu'à Saìgon, 23 entreprises étatiques ont déclaré faillite, 6156 ont démissionné volontairement. En plus, les ouvriers travaillant pour l'état sont obligés de payer des taxes de 30% qui ne sont stipulés nulle part, une sorte de "contribution obligatoire" à l'état. Seuls les représentants des ministères et d'autres organes de l'état, qui ont parfois des consonnances curieuses dans les affaires comme le Ministère de la Défense, le nième Régiment de la Division 325, l'escadron de défense aérienne, l'hôpital d'Etat de Hà Noi.... ont le monopole de représenter la partie vietnamienne dans la conclusion des accords de partenariat avec les investisseurs étrangers. Ce qui a eu pour conséquence des traffics en tous genres.
Le régime des congés payés est presque inexistant et n'est pas réglémenté de manière précise. Chaque entreprise a son statut propre qui présente des différences énormes d'une entreprise à l'autre. Selon le journal Lao Dong (Travail) du 1/10/93, la direction de l'entreprise Goh Hsing dans le 1er arrondissement à Sàigòn a décidé unilatéralement que si un employé est absent sans motif valable une fois dans le mois, il n'aura plus droit aux tickets de restaurant pendant tout ce mois (environ 2000 dong = 2 Dollars US / ticket de repas). Si l'employé est absent pour un motif valable plus de 2 jours par mois, on lui retirera les tickets de restaurant pendant une semaine, pour une absence de plus de 3 jours, ce sera le mois entier.
Toujours selon le quotidien Lao ñng du 14/3/95, plusieurs ouvriers de l'entreprise Ld Louitech-Leasgo à Sàigòn ont été l'objet de mesure de retenue sur salaire car ils ont refusé de faire des heures supplémentaires non payées. La retenue s'est élevée à 28000 dong car ils ont refusé de faire l'équivalent d'une journée de travail supplémentaire dans le mois. Madame Lê Thi Phøng a écrit une lettre de réclamation à la direction. Elle a été immédiatement licenciée par le directeur adjoint Tran Quang Minh. Le 14/3/95, d'après le quotidien Tuoi Tre (Jeunesse), l'entreprise Mountech a aussi décidé d'appliquer des mesures semblables. Tout ouvrier contrevenant aux réglements sera durement sanctionné par des retenues sur salaire, comme le cas de Huynh Thi Yen. On lui a retenu jusqu'à 60.000 dong (environ 15% de son salaire mensuel) car elle avait demandé un congé d'une journée et 2 heures pour raison familiale.
Les réglements concernant l'hygiène et la sécurité sont rarement respectés. Bui Thi Tho, ouvrière travaillant à l'entreprise de fabrication de chaussures "Sang Y" dans l'atelier de caoutchouc a subi une infection nasale après avoir été en contact trop souvent avec des produits chimiques sans mesures de protection adéquate. Elle a dû subir un traitement médical, on lui a refusé le rembour-sement des frais. Un autre cas, Le Hong Nhung, ouvrière dont le bras a été écrasé par une machine, a dû débourser pour payer ses frais hospitaliers.
Même les périodes de repos sont réglementées. D'après le quotidien Tuoi Tre du 14/3/95, le personnel du service de sécurité a reçu l'ordre de contrôler les faits et gestes des ouvriers comme le réglement le stipule : interdiction de faire des aller-retours inutiles pendant les heures de travail. Le Ngoc Quynh, ouvrière de l'entreprise Mountech a déclaré qu'elle a été contrôlée et obligée de s'ins-crire afin de pouvoir aller changer ses serviettes hygiéniques. Elle doit jusqu'à montrer ses serviettes au service de sécurité pour prouver sa bonne foi.
Les ouvriers n'ont droit qu'à 15 minutes de repos par journée de travail. Ainsi, avec plus de 700 ouvriers et seulement 15 cabinets de toilettes minuscules, ils n'ont pas le temps de satisfaire leurs besoins naturels pendant un laps de temps si limité. Pourtant devant cette situation, la direction a refusé la construction de toilettes pour les ouvrières. D'autres traitements dégradants ont été rapportés à la presse : la direction a mis du ruban adhésif sur la bouche des ouvrières afin de les empêcher de bavarder pendant le travail, ou les obliger de se tenir près des toilettes pour les punir d'avoir mis trop de temps pour satisfaire leurs besoins naturels.
Les cas de négligence graves concernant des mesures de sécurité dans les environnements à risque, comme la manipulation de déchets toxiques, le travail en contact fréquent avec des produits chimiques sont innombrables. Le journal Jeunesse du 8/12/94 a relaté le cas des ouvriers de l'entreprise pétrolière Vietsovpetro et Vimsaigon (en joint-venture avec la Russie) qui doivent travailler 12 heures par jour pour traiter des surfaces de métaux corrosifs, rassembler les déchets, les eaux toxiques sous les ponts des tankers et qui n'ont toujours pas reçu de salaire depuis plusieurs mois, car l'entreprise Vimsaigon a mystérieusement déclaré faillite entre temps. On a dénombré plusieurs cas d'accidents de travail mortels chez les ouvriers des entreprises de ramassage de déchets car ils n'ont pas été équipés de combinaisons fluorescentes, comme chez les ouvriers exerçant les métiers de soudure, ou travaillant dans les minerais de charbon ou de fer.
3) Mauvais traitements de la part de la direction
De nombreux cas de mauvais traitements infli-gés aux ouvriers ont été rapportés par la presse. Les ouvriers ont dû subir des punitions comme se tenir debout sous le soleil, recevoir des gifles, des objets projetés à la figure être roués de coups... Ces traitements dégradants et insultants pour la dignité humaine ont eu lieu dans les entreprises comme l'entreprise de confection 3 Février, Saigon Diamants, l'atelier de confection des chaussettes Tan Binh, l'entreprise de fabrication de chaussures Quoc Bao, l'entreprise Reeyuong, l'entreprise de confection Vit Th¡ng. Le cas qui a fait le plus de bruit a eu lieu en Juin 1994 à l'entreprise en joint-venture Mobilier International. M. Georges Waché, de nationalité française, directeur général, a obligé trois ouvriers à passer entre ses jambes afin de choisir celui qui va recevoir un ticket de film gratuit, tandis que les cadres membres du PCV ont regardé la scène sans aucune réaction.
Les conditions de travail des ouvrières posent aussi des problèmes. En Mars 95, le pourcentage des femmes au travail s'élève à 46,4%, et dans les branches de production comme la confection, le textile, la transformation alimentaire, le pourcentage s'échelonne de 55% et à 87%. Plus de 45% de femmes travaillent de 50 à 72 heures par semaine. Dans certaines industries, le nombre de femmes qui n'a plus de temps consacré à la vie familiale a atteint un degré alarmant: 57,2% dans les entre-prises en joint-venture. La principale raison est le manque de temps pour se consacrer à la vie privée, car elles sont obligées d'effectuer trop d'heures supplémentaires. Les femmes mariées ont peur de ne plus avoir assez de temps à consacrer à leur mari et leurs enfants et risquent ainsi de voir leur vie de famille brisée. 4) Le problème du syndicat sous le régime communiste Le PCV a toujours déclaré qu'il a crée des syndicats (en fait dans la réalité c'est pour mieux servir les desseins du parti plutôt que défendre les droits des travailleurs), mais ce n'est qu 'au début de 1995 que la Loi du Travail a été effectivement promulguée, un décalage saisissant entre la doctrine et la réalité et un retard voulu de plus de 40 ans.
En 1947, Ho Chi Minh a signé le décret numéro 29 stipulant que: "Le syndicat est une association formée dans le but de défendre les droits des tra-vailleurs dans le domaine professionnel". Ensuite, la Loi sur les Syndicats est promulguée en 1957, puis sa nouvelle version en 1990, l'article 10 de la nouvelle Constitution de 1992, a aussi glorifié le rôle du syndicalisme.
Le PCV a bien précisé dans la version de 1990 que: "L'organisation syndicale est une vaste orga-nisation politique et sociale formée de manière volontaire par la classe des travailleurs vietnamiens sous la direction du Parti Communiste Vietnamien, l'organisation syndicale fait partie du système poli-tique de la société vietnamienne, le syndicat fait office d'école de formation au socialisme pour les travailleurs." On ne peut être plus clair sur ces définitions du syndicalisme sous le régime actuel.
Ainsi tous les membres dirigeants du syndicat sont des membres du PCV. Ils doivent exécuter les directives du parti et ne défendent pas les droits des travailleurs. Les sections syndicales dans les entreprises actuelles sont les bras armés du PCV chargés de surveiller, d'encadrer et réprimer toute tentative de rebellion. La section syndicale ap-partient au fameux groupe des quatres (parti, di-rection, syndicat et commerce).
D'après le quotidien Saìgon Giäi Phóng (Saìgòn Libéré) du 25/7/93, le nombre de sections syn-dicales dans le secteur privée s'élève à 480 tota-lisant 43700 membres, soit seulement 2% de la force du travail dans ce secteur qui s'élève à 2,5 millions de travailleurs. Dans de nombreuses entre-prises les membres des syndicats ont peur d'être mal vus et licenciés, c'est pourquoi la plupart des ouvriers refusent d'être enrôlés dans le syndicat officiel qui ne fait que surveiller les ouvriers et rapporter à la direction. Dans un sondage réalisé par le quotidien Tuoi Tre du 8/4/93, 78% des ouvriers ont déclaré qu 'ils ne savent pas à quelle organisation s'adresser pour assurer la défense de leurs intérêts. Dans le conflit opposant les ouvriers à la direction de l'entreprise Mountech, les ouvriers ont déclaré que le rôle unique du syndicat officiel actuel est de proposer des prêts avec intérêts aux ouvriers et rien d'autre.
A travers le panorama du travail que nous avons sommairement décrit ci-dessus, les conflits sont inévitables, surtout après la politique d'ouverture économique préconisée par le PCV dans le but d'attirer les investissements étrangers.
Depuis longtemps, malgré le rideau de fer au Nord Vietnam avant 1975, on sait maintenant que les ouvriers se sont souvent opposés à la répression et à l'exploitation par des actes de vandalisme et de destruction des ouvrages. Les 3 ouvrages hydro-électriques de Thác Bà, Hoà Bình et Tri An ont subi des dégâts importants entraînant des retards considérables dans la construction. Les ouvriers ont cherché à détruire les machines en enlevant les parties vitales, boulons, joints, parties rotatives, à voler du matériel de construction comme des sacs de ciments, des barres de fer, des planches de bois...
Les actes de vandalisme et les dilapidations à grande échelle dans le complexe métallurgique de Thái Nguyên ont causé de sérieuses préoc-cupations aux autorités. La mine de charbon à ciel ouvert de CÄm Phä au Nord a été aussi l'objet d'actes de vandalismes de la part des mineurs. Ils ont réussi à diminuer la teneur du minerais si bien que le produit ne pouvait plus être vendu. De nombreux autres stratagèmes plus subtiles ont été relatés. Les objectifs (de production, de réalisation) fixés par la direction ont été réalisés uniquement "sur le papier", de manière fictive avec la complicité de l'ensemble des ouvriers.
En 1971, les ouvriers de la mine de Hòn Gay CÄm Phä se sont mis en grève, et les forces de sécurité ont été obligés d'intervenir pour briser les grèves. De nombreux ouvriers ont été mis en rééducation. En 1972, ce fut au tour des ouvriers du port de Hai Phong, et le conflit à l'usine de construction automobile 1er Mai à Hà Ni qui a entraîné la mort d'un responsable du parti, tué par des ouvriers en colère. On dénombre encore les cas de manifestations des ouvriers pour protester contre la répression devant la Direction des Forêts à Hà Ni, devant le Ministère de l'Agriculture. Ces actes de lutte isolés pour défendre les droits de travailleurs ont été rapidement étouffés par les forces de sécurité du régime pendant la guerre avec les Etats Unis.
Mais depuis 1986, les ouvriers ont profité de l'ouverture économique pour revendiquer leurs droits dans un contexte où le parti ne peut plus contrôler la situation comme auparavant. Actuel-lement, plus de la moitié des travailleurs sont employés dans des entreprises de direction de nationalité étrangère. Devant la multiplication des conflits sociaux actuels, le parti pourtant hésite à intervenir ouvertement de peur d'être accusé de collusion avec les forces capitalistes qu 'il a pourtant maintes fois exhorter la population à haïr dans le passé../.