Vietnam Démocratie - Décembre 1999

Pourquoi le Parti Communiste Vietnamien (PCV) Justifie-t-il
la Nécessité de Maintenir le Régime du Parti Unique ?

Nguyen Ngoc Duc

Au début du mois août de l'an dernière, au cours d’une conférence de presse avec les médias internationaux, le Chef Adjoint de la Commission Centrale de l’Idéologie et de la Culture Dao Duy Quat a maintes fois affirmer l‘unique rôle dirigeant du PCV. A travers la teneur du texte communiquant le bilan du 7ème plénum, le discours prononcé par Phan Van Khai dans la "Réunion développant les procédures électorales des délégués du Conseil Populaire" le 23.08.99 à Hanoi, on a constaté que l’équipe dirigeante du PCV s’est montrée particulièrement énergique, décidée à confirmer la nécessité de maintenir fermement le rôle dirigeant du Parti.

En août 1988, le Parti communiste polonais s’était réuni pour discuter des moyens d’affronter les pressions de démocratisation venant du peuple. A l’issue de cette réunion, le numéro un polonais Jaruzelski a déclaré avec véhémence que le peuple polonais avait choisi le Parti communiste comme Parti unique pour diriger le pays, et décidé de n’accepter aucun autre Parti. Un an après, en août 1989, le Parti communiste polonais a perdu son pouvoir de direction du pays…

En août 1999, le PCV s’est réuni pour débattre sur les méthodes d’amélioration de l’appareil politique. Devant les membres réunis, Dao Duy Quat, Chef adjoint de la Commission Centrale de l’Idéologie et de la Culture a insisté sur le fait que le peuple vietnamien a choisi le PCV comme Parti unique au pouvoir et décidé de n’admettre aucun autre Parti.

Un an après, en août 2000, qui sait ce qu’il adviendra au Vietnam ? Le PCV continuera-t-il à tenir le monopole de direction du pays ? L’avenir nous le dira, mais à première vue, on n’hésite pas à se poser la question : pourquoi le PCV éprouve-t-il le besoin de justifier à présent son pouvoir de dirigeant unique, alors que la Constitution ainsi que les décisions du Parti ou de l’Etat ont toujours affirmé le rôle unique du Parti dans la direction de toute la société vietnamienne ?

1) Affirmer son rôle unique pour mettre en garde les membres du Parti

Il s’est produit une coïncidence quand les déclarations affirmant le rôle unique du Parti ont été lancées immédiatement après l’accord préliminaire entre Hanoi et Washington sur le Traité Commercial Bilatéral. A travers le chemin parcouru par les pourparlers dans le cadre de ce traité, on voit bien que l’intérieur du PCV se trouve confronté à de graves dissensions.

Bien que les négociations aient abouti aux accords préliminaires du 25.07.99, dans l’attente de la ratification par le Parlement de chaque pays en Octobre 1999, il est évident que les diversités d’opinions entre les fractions du Parti au sujet de ce traité n’ont pas encore été complètement réglées et ceci constitue l’une des raisons qui a obligé le PCV à convoquer le plénum au début d’Août dernier. Les diversités d’opinions prennent source à partir de deux problèmes :

Le premier concerne l’orientation de la stratégie. Le PCV a toujours affirmé poursuivre l’orientation stratégique tracée dans le 8ème Congrès de 1996 :"développer l’économie à plusieurs composantes fonctionnant d’après le système de l’économie de marché sous la direction de l’Etat et suivant l’orientation socialiste, avec la composante étatique dans le rôle dirigeant". Selon le traité commercial, Hanoi est obligée d’accepter l’investissement des sociétés dans les domaines réservées jusqu’à ce jour exclusivement aux entreprises étatiques, ainsi que la concurrence sur un pied d’égalité.

Avec la rigoureuse application de cet accord, le "rôle dirigeant" de l’entreprise étatique n’aura plus aucune valeur, et la soi disant l' "orientation socialiste" va devenir encore plus sombre dans une économie manœuvrée par des groupes capitalistes étrangers ; c’est ce problème même qui conduit à des discussions acerbes à l’intérieur du PCV et qui avait failli, à un certain moment, mener les pourparlers à l’impasse.

Le second se rapporte au problème de profit. Après plus de 10 ans de développement sauvage de l’économie de marché, un système de profit s’est formé avec les personnages au sommet du pouvoir dans le groupe dirigeant et leurs partisans s’étalant depuis l’administration centrale jusqu’à celle des régions.

Quoique le Parti ait souvent laissé entendre qu’il a déjà mis fin au "régime de subventions", néanmoins, avec le concept "orientation socialiste, économie étatique dirigeante", la subvention reste omniprésente dans les sociétés étatiques, lesquelles sont devenues les bases d’opération du regroupement des "capitalistes rouges". L’état imprécis des lois actuelles est aussi une occasion pour ces nouveaux groupes à s’enrichir rapidement.

Le traité bilatéral une fois signé et appliqué de façon précise, le domaine étatique sera très réduit et Hanoi obligé d’obéir à certains règlements liés au commerce, à la finance, aux droits d’auteur…, ce qui se répercutera sur les profits d’un certain nombre de cadres et membres. C’est la raison qui explique les oppositions issues de l’intérieur du PCV et relatives à la signature du Traité commercial avec les Etats-Unis.

La disparité d’opinions au sujet du Traité commercial est une partie infime dans la dissension actuelle à l’intérieur du Parti. Cependant, même si la divergence de point de vue s’élève jusqu’à tel ou tel degré ou les violentes disputes pour le pouvoir et les profits atteignent tel ou tel niveau , les fractions du Parti doivent au moins se mettre d’accord sur ce point : protéger le monopole de direction du Parti à tout prix.

Car la perte du pouvoir amènera la perte totale des prérogatives dans tous les domaines, et, c’est ainsi que, confronté au souci de désintégration, le groupe dirigeant du PCV a constamment abordé le problème du pluralisme en le faisant suivre de menaces à l’intention de ses membres, parce que, accepter ce système politique signifie aussi accepter de quitter le monopole de direction. Ceci explique la raison pour laquelle Dao Duy Quat s’est exprimé pour secouer ses rangs, en train de connaître des points de vue extrêmement divergents devant de nombreux problèmes, dont particulièrement celui de signer l’Accord commercial avec les Etats-Unis.

2) Affirmer son rôle unique pour dissimuler l’incapacité du groupe dirigeant.

Coïncidant avec les fermes propos de Dao Duy Quat, s’est manifestée l’irritation du numéro un Le Kha Phieu confronté à l’indifférence des cadres et membres dans la campagne de "critique et d’autocritique" déclenchée depuis mai 1999. Avant le lancement de cette campagne, personne ne croyait qu’elle prendrait une tournure sérieuse et conduirait à la purification des rangs communistes. Ce qui se passe aujourd’hui au Vietnam montre que ces prévisions ne sont pas loin de la réalité.

Le citoyen a assisté à ces séances de "critique et d’autocritique" présentées dans maints endroits et louées par la presse, gonflées fortement quant au résultat. En réalité, aucun changement n’est intervenu, les cadres corrompus et pourris continuent à se placer majestueusement dans les postes "qui rapportent le plus" y compris les membres du Bureau politique. Cette situation reflète l’incapacité du groupe dirigeant à contrôler et réglémenter l’appareil administratif, incapacité découlant de deux raisons :

- Le développement sauvage de l’économie de marché a fait perdre à la direction suprême du PCV de plus en plus de ses capacités de contrôle et de son pouvoir absolu. Auparavant, pendant la période de "subvention socialiste", la distribution des profits ou des punitions, venant du pouvoir suprême, permet de contrôler la fidélité les cadres et membres. Aujourd’hui, les profits et pouvoirs de ces derniers ne dépendent pas entièrement de la distribution des dirigeants suprêmes; l’économie de marché sauvage ainsi que l’état pourri de l’appareil gouvernemental ont fourni aux exécutants de différents échelons plusieurs moyens de se soustraire au contrôle de l’autorité supérieure, pour continuer à conserver la place et les profits existants.

- La faillite de l’idéologie et la crise de pouvoir à l’échelon supérieur font que le pouvoir du Secrétaire Général ou du Bureau politique n’a plus une valeur absolue comme par le passé. Après une période de plus de dix ans à travers les trois dynasties des Nguyen Van Linh, Do Muoi et Le Kha Phieu, on assiste à une baisse de pouvoir chez les personnages les plus éminents du Parti, résultant de la faillite idéologique du marxiste - léninisme, ce qui explique le faible écho des appels de la minorité dirigeante, dans l’ambiance d’une indifférence totale de tout le pays à l’égard de Marx-Lénine, où chacun ne s’intéresse qu’à la nécessité de pouvoir subsister, de gagner aussi beaucoup d’argent, de s’enrichir par tous les moyens.

Par ailleurs, l’état actuel d’égalité entre les composantes de la minorité dirigeante a contribué à réduire davantage l’autorité de celle ci. Ainsi, le groupe dirigeant de Hanoi n’a pas d’autres moyens que celui de rappeler de temps en temps la "mission céleste" du Parti, l’autorité dirigeante absolue et suprême du Comité central, du Bureau politique, du Secrétaire Général.

3) Affirmer son rôle unique pour affronter les pressions internationales

C’est encore aussi une coïncidence lorsque les propos justifiant la nécessité de maintenir le monopole de direction de Dao Duy Quat ont été émis au moment où différentes pressions ont pesé lourdement sur Hanoi, le contraignant à procéder aux réformes de façon plus absolue, y compris même dans le domaine politique.

L’Union Européenne, par la voix de M. Wolfgang Erck, ambassadeur allemand à Hanoi, n’a pas hésité à indiquer clairement aux dirigeants communistes vietnamiens que la coopération entre l’Union et le Vietnam ne pourra se développer davantage tant que Hanoi n’aura pas fait preuve de plus de détermination dans les réformes politiques.

M. Wolfgang Erck a aussi critiqué sans égard Hanoi au sujet des libertés religieuses et de presse, alors que, pendant ce temps, les Etats-Unis intensifiaient les pressions visant à obliger Hanoi à libérer un certain nombre de prisonniers religieux et politiques…

Le plus grand problème des pays en relation économique avec Hanoi est l’actuel appareil politique et administratif du Vietnam. Sur le plan officiel, la communauté internationale exige que Hanoi renouvelle son système étatique, en vue de remédier à la situation corrompue, la cupidité, la lenteur administrative, qu’elle réforme le système juridique, édifie la base de médias clairs et transparents. Néanmoins, presque tous les pays possédant des intérêts au Vietnam savent que ces réformes ne peuvent s’effectuer que dans un régime vraiment démocratique.

De ce fait, les pressions internationales visent toujours le domaine politique afin d’obliger Hanoi à reculer, en acceptant les voix dissidentes et en libérant les médias de ses attaches. Ce point a été souligné à travers la forte pression internationale dans l’affaire Nguyen Thanh Giang, par l’intervention du député américain Loretta Sanchez qui a rendu visite au vénérable Thich Quang Do, au docteur Nguyen Dan Que, par l’intervention des associations de media qui continuent à soulever le problème de la liberté de presse bafouée au Vietnam.

Les déclarations justifiant la nécessité de maintenir le monopole de direction de Dao Duy Quat et l’affirmation dans le compte rendu du résultat du 7ème plénum faisant connaître que l’objectif du renouvellement de la politique actuelle vise à "contribuer à élever encore plus haut le rôle dirigeant du Parti" constituent d’une certaine façon une réponse indirecte aux exigences internationales.

A travers l’affirmation de son rôle, le PCV veut dire au milieux internationaux qu’il peut céder dans plusieurs domaines, mais jamais on ne peut toucher au rôle d’unique dirigeant du Parti. Toutefois, le problème est le suivant : le PCV a-t-il d’autres possibilités pour protéger cette dernière ligne de défense ?

4) Les signes prémonitoires

Avant les déclarations énergiques de Dao Duy Quat visant à affirmer que le PCV n’accepte pas les activités politiques pluralistes, des bruits qui courent dans l’opinion publique du pays ont laissé entendre que Hanoi est en possession d’un plan visant à relancer les anciens Partis proches tels que le Parti social, le Parti démocrate ou encore en fondant un nouveau Parti placé dans l’orbite du Parti Communiste. D’autre part, le Front de la Patrie, une organisation satellite du PCV, va bientôt organiser son 5ème congrès pour discuter sur "le rôle, la fonction, les obligations du Front dans le renforcement et l’élargissement du grand bloc uni du peuple". Un certain nombre de membres dissidents a proposé de transformer le Front de la Patrie en un ensemble indépendant et servant de contrepoids au PCV, proposition d’ailleurs rejetée par les dirigeants du Parti, d’où, des rumeurs qui courent sur la diversité d’opinions au sein du Comité central du Front au sujet du rôle de cet organisme.

Toujours avant les déclarations de Dao Duy Quat, le docteur Nguyen Dan Que, ancien prisonnier politique très connu, libéré en Septembre 1998 et actuellement en résidence surveillée au Vietnam, a officiellement lancé un défi aux dirigeants du pays, en appelant les combattants pour la démocratie à l’intérieur et à l’extérieur du pays à s’unir dans leur lutte commune. Il a aussi ouvertement fait connaître son intention d’organiser une réunion des anciens prisonniers politiques pour discuter sur la nécessité de lutter pour la démocratie au Vietnam.

Si ce défi s’était produit dix ans auparavant, le docteur Que n'aurait pu éviter de sérieuses menaces et chicaneries de la part des autorités. Pourtant, à ce jour, hormis quelques difficultés dans ses relations avec l’extérieur, Hanoi n’a pas encore pris d’importantes mesures contre lui.

Tout ce qui précède montre que le régime est en train de faire face aux puissantes pressions pour plus de démocratie dans le pays. Ces pressions proviennent des revendications issues, non seulement des religions ou des combattants pour la démocratie comme le cas du docteur Nguyen Dan Que, mais aussi, de ceux qui ont servi le régime à une certaine époque comme le cas de M.Tran Do. La fermeté du groupe dirigeant communiste à se cramponner obstinément au monopole de direction serait-elle un signe indiquant la préparation d’un prochain changement ? Mais, même s’il y a changement , son objectif visera toujours à pérenniser le pouvoir dirigeant du Parti dans le pays. Evidemment, les forces démocratiques, ne pouvant se montrer satisfaits par quelques concessions apparentes du régime, doivent exercer des pressions de plus en plus fortes jusqu’à ce que le Vietnam évolue vers un vrai régime démocratique.

Par la déclaration de Dao Duy Quat, par le bilan final sur le résultat du 7ème plénum, par le discours de Phan Van Khai à la "Réunion de développement des travaux préparatoires aux élections de délégués du Conseil populaire" le 23.08.99 à Hanoi, on constate que le groupe dirigeant du PCV a montré sa décision extraordinairement énergique d’affirmer le besoin de "maintenir et renforcer son rôle dirigeant".

Cette attitude énergique serait-elle prise pour dissimuler ses difficultés insurmontables, alors qu’il se trouve à la croisée de trois chemins et ne sachant lequel il faut prendre, car chacun d’entre eux est plein d’embûches imprévisibles pour l’avenir du Parti ?

S’il continuait sa route sur la voie du parti unique, l’obstruction idéologique, la dissension intestinale, les oppositions à l’intérieur du Parti et dans la majorité du peuple, les pressions internationales le conduiraient immanquablement à sa perte. S’il reculait en acceptant une vie pluraliste, multipartite, il pourrait perdre son pouvoir dirigeant, si chaque citoyen pouvait choisir son représentant par le biais de son bulletin de vote.

Cette attitude énergique serait-elle le phénomène d’une dernière réaction violente du groupe de dictateurs se tenant sur le bord instable d’un précipice ?*


[Sommaire][ Publications du Vietnam Démocratie ][Retour à la page d'accueil de AVL]