| La France rend hommage à S.Exc. Mgr François Xavier Nguyen Van Thuan |
Le mercredi 9 juin 1999~ S.E. M. J. Guéguinou, Ambassadeur de France près le Saint-Siège, a remis les insignes de Commandeur de l'Ordre national du Mérite à S.Exc. Mgr François Xavier Nguyen Van Thuan, Président du Conseil pontifical "Justice et Paix ". La cérémonie s'est déroulée à la Villa Bonaparte, siège de l'Ambassade de France près le Saint-Siège.
Parmi les nombreux invités et amis du récipiendaire, on notait la présence de LL.EEm. MM. les Cardinaux B. Gantin, R. Etchegaray, P. Poupard, ainsi que de LL.EE.NN.SS. Jean-Louis Tauran, Diarmuid Martin et Mgr Tu. La communauté vietnamienne de Rome était largement représentée.
La croix et la chaîne
Allocution de Monsieur
l'Ambassadeur de France, Jean Guéguinou
Cette haute distinction, Excellence, vous a été décernée en témoignage d'estime et de reconnaissance pour ce que vous avez fait et continuez à faire, pour ce que vous avez été et que vous continuez à être : un homme, un prêtre, un évêque qui, malgré les années de prison et d'isolement, malgré les persécutions, malgré les souffrances, a avancé et continue d'avancer sans faillir, porté par une force et une espérance illuminées par la foi.
En effet, chacun sait ici ce soir que la France honore en votre personne un témoin de la foi pour notre temps, je dirai même, car je le pense, un confesseur authentique de la foi.
Votre vie, bouleversante pour celui qui la découvre, est faite d'épreuves, mais elle est avant tout faite de fidélité à l'Eglise, à votre pays, à ceux qui ont été confiés à votre mission de pasteur mais aussi à vos amis, Et parmi ces fidélités, je dois évidemment mentionner en cette occasion celle que vous manifestez à l'égard de la France, de sa culture et de sa langue.
Je vous ai entendu parler plusieurs fois, depuis que je suis à Rome, de ce qui vous lie à mon pays. Je vous ai entendu évoquer les prêtres et les missionnaires français qui vous ont formé, les saints français qui ont suscité votre dévotion, qui ont inspiré votre réflexion et votre méditation, en particulier pendant la longue nuit de votre emprisonnement. J'ai lu ce que vous écrivez de manière si émouvante et si simple dans vos livres, tels que "Le chemin de l'espérance" ou "J'ai servi Jésus".
Lors d'une remise d'un de nos ordres nationaux, la tradition veut que les grandes étapes de la vie du récipiendaire soient rappelées. Je ne vais pas le faire car tous ceux qui nous entourent connaissent la vôtre. Je rappellerai seulement que, aujourd'hui, à la tête du "Conseil pontifical Justice et Paix", confronté aux souffrances du monde, comme vous venez de l'être au cours de la dernière mission que vous a confiée le Saint Père à Belgrade, vous apparaissez vous-même comme un homme qui, s'élevant au-dessus des péripéties, fussent-elles douloureuses, croit fondamentalement que toute vie est une grâce, même la plus éprouvée ou la plus méprisée, qui croit que, même s'ils ont pu sonder les abîmes du cur humain au risque d'y perdre l'espérance, en Europe comme en Asie, les hommes de ce siècle ont pu aussi découvrir que l'amour est plus fort que la mort. Vous en êtes, Excellence, la preuve vivante.
Je suis très heureux que beaucoup de vos amis, beaucoup de personnalités du Conseil pontifical "Justice et Paix" et de la Curie - et je saluerai tout spécialement la présence du Cardinal Etchegaray, du Cardinal Poupard, du Cardinal Gantin et de Mgr Tauran -, soient avec nous ce soir en cette occasion où il fallait évoquer le passé à bien des égards tragique. Mais il faut aussi que ce moment soit un moment de joie et de fraternité amicale. La présence de vos - compatriotes est ici pour le souligner. Ils sont venus vous dire leur admiration et leur affection. Ils se réjouissent avec moi de cette marque de haute considération qui vous est donnée par la France.
Nul doute qu'en ce moment même, vous pensez aussi à tous vos amis du Viêt-nam, en particulier à ceux du diocèse de Nhatrang, dont vous fûtes le jeune et brillant pasteur, et à ceux de Ho Chi Minh Ville (Saïgon) dont vous auriez dû être le pasteur si le gouvernement du Viêt-nam ne vous en avait empêché.
Vous portez ce soir, Excellence, la croix que vous avez, dans la prison de Vinh Quang, taillé dans le bois et tenu cachée dans un morceau de savon jusqu'à votre libération. Vous l'avez plus tard cerclée de métal.
Cette croix est suspendue à une chaîne faite dans une autre prison grâce à la compréhension, d'abord hésitante, de votre gardien à partir du fil électrique qu'il vous avait fourni.
Cette croix et cette chaîne vous les portez tous les jours, m'avez-vous dit, non pas parce qu'elles sont des souvenirs de la prison, mais parce qu'elles sont le signe de votre conviction profonde que ce ne sont ni les armes, ni les menaces, qui peuvent changer les curs mais que seul l'amour chrétien peut y parvenir.
La France, Excellence, peut être fière d'avoir un ami comme vous et je suis honoré d'être celui qui vous le dit ce soir en son nom.
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La culture de la pierre, du papier et du souffle
Allocution du Président du Conseil pontifical
"Justice et Paix"
Quand S.E. l'Ambassadeur de France près le Saint-Siège a eu la délicatesse de venir en personne au Conseil pontifical "Justice et Paix" pour m'annoncer que le Président de la République française m'honorait du titre de Commandeur de lordre national du Mérite, j'ai eu un moment de surprise et même de confusion. Quel "Mérite" puis-je avoir? Les paroles de l'Evangile me sont venues à l'esprit : "Je ne suis qu'un pauvre serviteur de l'Evangile, j'ai fait seulement ce que je devais faire".
Le premier devoir que je dois accomplir ce soir, c'est de remercier le Président M. Jacques Chirac de m'avoir attribué cet honneur.
Je remercie sincèrement leurs Eminences, leurs Excellences, les prélats de la Curie romaine présents ce soir parmi nous.
J'exprime ma gratitude à S.E. M. l'Ambassadeur de France, qui a eu la délicatesse de me proposer pour cet honneur. J'apprécie en particulier les paroles qu'il vient de prononcer au sujet de mon Eglise et de mon pays. Je n'oublie pas Mgr Guy Terrancle, Conseiller ecclésiastique de l'ambassade, et le personnel de cette prestigieuse représentation de la France à Rome.
Dans votre allocution, Monsieur l'Ambassadeur, vous avez dit que "je suis un grand ami de la France". Je vous suis reconnaissant pour ce beau titre. Il y a bien des lieux qui me rattachent à l'Eglise de France et à la nation française.
Je voudrais insister sur des racines plus profondes encore : les lieux de la foi et de la culture. On dit que, dans l'Eglise, il y a la culture de la pierre, la culture du papier, et la culture du souffle.
Pour ce qui concerne la culture de la pierre, mon arrière-grand-père paternel a construit les deux premières institutions chrétiennes de la ville impériale de Huê : l'école Pellerin, dirigée par les Frères des Ecoles chrétiennes, et l'institution Jeanne d'Arc, dirigée par les Surs de Saint-Paul de Chartres, dès le début de ce siècle (1904).
Au moment de la persécution de 1885, presque tous les membres de la paroisse de mon grand-père maternel ont péri brûlés dans l'église de Dai Phong, sauf quelques-uns qui étaient absents, parmi lesquels mon grand-père, étudiant au Collège général de Penang en Malaisie, dirigé par les Missions étrangères de Paris. Il y reçut une formation profonde dans les deux domaines de la foi et de la culture, favorisée par la clarté de la langue française et le contact avec les sources de la spiritualité.
De retour à Huê, cité impériale du Viêt-nam, mon grand-père eut l'occasion de réaliser l'idéal de sa vie sous une forme qu'il n'avait pas prévue. Par Décret du Résident Supérieur du Centre Viêt-Nam en 1893, il a été chargé de fonder un collège ouvert à tous, sur un site poétique, au bord de la Rivière des Parfums, et face à l'embarcadère de l'Empereur. Il lui a donné le nom de "Institution nationale", en vietnamien " Truong Quôc-Hoc". C'est de cette institution que sont issues la plupart des hautes personnalités de l'administration impériale et les premiers médecins indochinois. Les autorités de la République socialiste du Viêt-Nam, tels que le Président Ho Chi Minh, le premier Ministre Pham Van Dông, le Général Vô Nguyên-Giáp, comptent aussi parmi les anciens élèves. Actuellement, une bonne partie de l'intelligentsia vietnamienne à travers le monde est fière d'avoir fait ses études à Quôc-Hoc.
Ma mère, vivant en Australie, et âgée de 97 ans, m'a raconté combien de sacrifices mon grand-père a acceptés, allant de famille en famille pour expliquer aux mandarins de la Cour impériale et aux lettrés qu'il fallait s'ouvrir au monde autour de nous qui était en train de bouger. Ceux-ci, encore très attachés à l'étude du chinois classique, nourrissaient des soupçons vis-à-vis de toute culture étrangère, redoutant un abandon de la tradition ancestrale et une perte des valeurs de la famille vietnamienne.
Pourquoi mon grand-père s'est-il donné tant de peine? Parce qu'il portait dans son cur un idéal qui le stimulait sans cesse : foi et culture. Il désirait voir le Viêt-Nam s'ouvrir à la civilisation occidentale, entrer en compétition avec des voisins tels que le Japon, en cette époque de transition de la vie agricole à la vie industrielle. Lui qui était également un lettré, avait été le précepteur du roi Thành Thai; il lui a enseigné la langue française et l'a initié à la vision d'un Viêt-Nam ouvert au monde, mais sans perdre pour autant son identité.
Ma mère m'a raconté que, pour rester en contact permanent avec ce processus d'évolution, (il n'y avait au début du siècle ni avion, ni radio) il n'y avait que les bateaux pour relier l'Asie à l'Europe. Le seul journal qui arrivait, était "Le Pèlerin", qu'elle-même, âgée de dix ans, avec sa petite sur Anna et son petit frère Jacques, allait prendre chaque semaine chez l'Evêque, Mgr Eugène Allys. Mon grand-père traduisait aussi des livres de spiritualité du français au vietnamien, à l'usage des prêtres. Cette culture de la pierre, du papier, et aussi du souffle de l'Esprit, mes ancêtres me l'ont insufflée, ainsi que le rêve de voir mon pays ouvert au monde moderne.
Le Bon Dieu, dans sa miséricorde m'a préparé dans cette direction. Jai été baptisé par un missionnaire alsacien, le Père Antoine Stoeffler; j'ai été vicaire d'un prêtre lorrain, le P. Pierre Richard. J'ai été formé au ministère pastoral par un prêtre basque, J.B. Urrutia, oncle du Père ltçaina, actuel procureur général des Prêtres Missions étrangères de Paris, présent parmi nous, et plus récemment encore, j'ai été initié au travail à "Justice et Paix" par le Cardinal Roger Etchegaray. Pendant mes années d'études, et tout récemment, j'ai eu l'occasion de sillonner les quatre coins de la France. Dernièrement, j'ai eu la grâce de pouvoir partager ma foi à Paris, dans des conférences ou homélies à Notre-Dame, Saint-Ferdinand des Ternes, Saint-François-Xavier, à la Sorbonne, au Palais de Justice, ainsi qu'à Ars, Lourdes, Avignon, Paray-le-Monial, le Puy, etc... jai fait connaissance de plusieurs mouvements; nouveaux, l'Emmanuel, les Béatitudes, le Chemin Neuf, les Foyers Charité, Notre Dame de Vie, l'Arche, Jeunesse et Lumière, etc... J'ai pu rendre un petit service pastoral, mais surtout j'ai eu l'occasion d'apprécier le rayonnement de tant de maîtres de spiritualité, de connaître la beauté du pays, d'approfondir sa culture... Six de mes livres ont été traduits et publiés en français. Au Viêt-Nam, même dans petites paroisses, on voit la Grotte Lourdes, sainte Thérèse de Lisieux, Jean-Marie Vianney, Théophane Vénard. Le peuple vietnamien connaît aussi Pasteur, Alexandre de Rhodes, Raoul Follereau.
Cette tradition de foi et de culture, je veux la continuer et en transmettre le flambeau. Je suis heureux de voir actuellement de jeunes prêtres, religieux, religieuses poursuivre leurs études France. Je ne peux pas terminer dire ma profonde reconnaissance France missionnaire, tout spécialement aux Missions étrangères de Paris et à tant d'autres instituts religieux, culturels, sociaux et scientifiques. Je remercie cordialement S.E. M. Jean Guéguinou, Ambassadeur de France, qui moffre ce soir l'occasion de resserrer liens entre nos deux pays, et les aussi qui unissent l'Eglise en France, fille aînée de l'Eglise, et l'Eglise du Viêt-Nam, fille aînée de l'Eglise en Extrême-Orient, comme disait Pie XI en1933 au premier évêque vietnamien, liens les plus solides qui soient, puisque scellés par le sang des martyrs
J'espère qu'en franchissant le seuil du Troisième millénaire, nous pourrons écrire de nouvelles pages de notre histoire dans une vision de solidarité, de joie et d'espérance.